- Rapport de la Commission québécoise de solidarité avec les femmes de Ciudad Juarez -
- avril 2004
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ISBN 2-9808502-0-9
Dépôt légal – Bibliothèque nationale du Québec, 2004
Dépôt légal – Bibliothèque nationale du Canada, 2004
© Commission québécoise de solidarité avec les femmes de Ciudad Juárez, 2004
Ce rapport a été rédigé par : Rita Acosta, Gisèle Bourret, Marie-Hélène Côté, Marie France Labrecque, Lucie Lortie

"Je n’aurais jamais pensé que ça m’arriverait à moi, que ma fille disparaisse [...]. Le gouverneur Patricio nous dit que nos filles sont provocantes et que c’est pour ça qu’elles sont tuées."
Evangelina Arce, mère de Sylvia qui avait trois enfants, disparue en 1998.

SOMMAIRE

Avant-propos

INTRODUCTION
- Origine de la Commission
- Mandat de la Commission
- Autour du féminicide à Ciudad Juárez
- Un mot sur les recommandations issues des rapports
- Ciudad Juárez : ville frontière, zone franche industrielle, ville violente
- Contexte politique et administratif

CHAPITRE 1 : RENCONTRES DE LA COMMISSION AVEC LES AUTORITÉS
- À Ciudad Juárez
Rencontre avec le maire de Ciudad Juárez
Rencontre à la Dirección General de Seguridad Pública (Direction générale de la Sécurité publique)
- À Mexico
Rencontre avec la Commissaire spéciale Guadalupe Morfín Otero
Rencontre à la Comisión Nacional de Derechos Humanos (CNDH) (Commission nationale des droits humains)

CHAPITRE 2 : RENCONTRES DE LA COMMISSION AVEC LES GOUPES DE LA SOCIÉTÉ CIVILE
- À Ciudad Juárez
Précisions contextuelles sur la dynamique des groupes de la société civile à Ciudad Juárez
Rencontre avec des membres de Casa Amiga, de la Organización Popular Independiente, du CETLAC et du Comité Fronterizo de Obreros
Rencontre avec Nuestras hijas de regreso a casa
Rencontre avec les mères des victimes
- Témoignage d'Evangelina Arce
- Témoignage d'Esther Luna
- À la ville de Mexico
- Rencontre avec Mujeres para el diálogo
- Rencontre avec le Frente internacional contra el femicidio
- Rencontre avec le Frente auténtico del trabajo

CONCLUSION

ANNEXE I : Pistes d'action

ANNEXE II : Liste des membres actuelles du Comité coordonnateur (Comité québécois de solidarité avec les femmes de Ciudad Juárez)

ANNEXE III : Liste des membres de la Commission québécoise de solidarité avec les femmes de Ciudad Juárez

ANNEXE IV : Liste des donateurs

ANNEXE V : Liste des personnes et organisations rencontrées au Mexique

Avant-propos

Nous voulons d’abord remercier tous les organismes d’ici qui, par leur appui financier, nous ont permis de faire un séjour à Ciudad Juárez, de même que toutes les organisations mexicaines (la liste de ces organisations apparaît en annexe) qui nous ont accueillies, nous ont aidées à mieux saisir les problèmes entourant le féminicide et ont accepté de partager avec nous leur vision des choses et les luttes qu’elles mènent. 
La Commission québécoise de solidarité avec les femmes de Ciudad Juárez a effectué un séjour dans les villes de Juárez et México entre les 5 et 15 février 2004.
Le rapport que nous présentons est essentiellement organisé autour de deux chapitres présentant une synthèse du contenu des rencontres que la Commission a réalisées avec divers représentantes et représentants des autorités ainsi que des groupes de la société civile. Ces deux chapitres sont précédés d’une introduction qui rappelle l’origine de la Commission ainsi que des éléments contextuels qui aideront à comprendre l’ensemble de la situation. Notre interprétation des faits ou notre compréhension de la réalité figure dans la conclusion du rapport.  
Les pistes d’action envisagées suite au séjour de la Commission se retrouvent en annexe. Apparaissent également en annexe, le nom des membres du Comité québécois de solidarité avec les femmes de Ciudad Juárez, des membres de la délégation, la liste des organismes subventionnaires ainsi que celle des organismes rencontrés au Mexique.

INTRODUCTION

Origine de la Commission  
La création d’une Commission québécoise de solidarité avec les femmes de Ciudad Juárez a été suggérée par madame Miriam Martínez Méndez qui, lors de son séjour au Québec à l’automne 2002, a donné de nombreuses conférences sur la situation de violence que connaissent les femmes de Ciudad Juárez et a fait la promotion de la campagne "Ni una muerta más" (Pas une morte de plus) (1). Plusieurs groupes de femmes ainsi que des syndicats québécois ont alors soutenu cette campagne qui a connu un grand succès.

Madame Méndez était invitée à Montréal à titre de coopérante Sud/Nord par l’organisme de coopération internationale, CUSO Québec. Alors directrice du Centro de Apoyo à la Mujer Margarita Magón (Centre d’appui aux femmes victimes de violence), situé à Mexico, elle avait pour principal mandat de collaborer au travail du Secrétariat de la Marche mondiale des femmes dont les revendications dénoncent les situations de pauvreté et de violence que connaissent les femmes à travers le monde entier.

Depuis lors, un comité coordonnateur, composé de femmes issues de divers milieux, a travaillé à la mise en place de la Commission de solidarité et à l’organisation d’activités de sensibilisation destinées à faire connaître au grand public la situation d’impunité à l’égard des coupables de ces crimes contre les femmes.

Mandat de la Commission
Dans le but de maintenir vivante la solidarité internationale et de consolider le rapport de forces existant entre les différents paliers gouvernementaux et les organisations non gouvernementales, la Commission s’est donné pour mandat :
- d’exprimer la solidarité des divers groupes québécois préoccupés par cette situation intolérable de violence envers les femmes et d’impunité à l’égard des coupables ; 
- de faire pression (par des rencontres et conférences de presse) sur les autorités concernées afin qu’elles mettent véritablement en œuvre les recommandations faites par les différentes organisations internationales ayant enquêté sur place ;
- de sensibiliser l’opinion publique québécoise et d’alerter nos gouvernements (provincial et fédéral) quant à la situation qui règne à Ciudad Juárez, afin que ce problème de négligence et d’impunité qui défie le droit international soit porté à l’ordre du jour des rencontres entre les représentants des gouvernements canadien et mexicain. 

Tout au long de leur séjour au Mexique, les membres de la Commission québécoise de solidarité ont rencontré, dans les villes de Juárez et de México, des représentantes et représentants d’organismes qui luttent contre l’impunité et la violence envers les femmes, qui travaillent à faire connaître leurs droits aux travailleuses des maquiladoras. Les membres ont aussi entendu les témoignages de mères de victimes regroupées en associations pour réclamer la justice et la fin de l’impunité. Elles ont été reçues par des représentants et des représentantes des autorités oeuvrant aux niveaux municipal et fédéral. Enfin, elles ont rencontré des défenseurs des droits humains qui demandent le respect des droits les plus fondamentaux et l’application de mesures efficaces pour que cesse l’impunité à Juárez. Au cours de ces diverses rencontres, la Commission avait notamment comme objectifs :
- d’appuyer le travail entrepris par diverses ONG mexicaines et par les familles des victimes ;
- de vérifier, si possible, la mise en place des mesures visant à mettre un terme à l’impunité et à contrer la violence envers les femmes à Ciudad Juárez ;
- de réclamer de meilleures conditions de sécurité dans les maquiladoras et dans les lieux environnants en référence, notamment, au récent rapport d’Amnistie internationale ;
- d’échanger sur les façons d’exprimer, à son retour, la solidarité en rapport avec les luttes menées pour contrer l’impunité et la violence envers les femmes.

Autour du féminicide à Ciudad Juárez
Ciudad Juárez présente une situation aiguë et inusitée de violence envers les femmes. Dans son rapport datant du mois d’août 2003, Amnistie internationale, suite à une enquête effectuée sur le terrain, fait état d’environ 370 femmes assassinées dont au moins 137 auraient subi des sévices sexuels avant d’être tuées. En outre, plus de 400 autres jeunes femmes manqueraient toujours à l’appel (2). Certaines n’ont pas été revues depuis dix ans.

Une majorité de victimes avaient en commun d’être jeunes et jolies, âgées pour la plupart entre 15 et 25 ans. Elles étaient minces et avaient les cheveux longs. Toutes étaient issues de familles pauvres et plusieurs d’entre elles n’étaient pas originaires de Ciudad Juárez. À la recherche de meilleures conditions de vie, elles y étaient venues pour y travailler comme ouvrières dans l’une des nombreuses usines d’assemblage (maquiladoras) que compte la ville. D’autres étaient employées domestiques, étudiantes, vendeuses, secrétaires, réceptionnistes, etc.

Dans la majorité des cas, les corps retrouvés portaient les traces des violences extrêmes qui leur ont été infligées : viol, morsures aux seins, marques d’étranglement, coups de poignard, crânes fracassés. Souvent les visages étaient démolis et parfois les corps calcinés. Dans la plupart des cas, ce sont des habitants de la ville qui ont fait les macabres découvertes, alors que les corps semblaient avoir été abandonnés dans des fossés, sur des terrains vagues au milieu du désert, tandis que d’autres avaient été enterrés à la hâte.

Depuis 1998, plusieurs organisations de défense des droits humains ont fait un séjour à Ciudad Juárez afin d’examiner la situation en rapport avec les crimes systématiques commis envers les femmes depuis 1993. Suite à leur visite, la plupart ont formulé des recommandations. Voici la chronologie de ces visites : 
- 1998 : la Commission nationale des droits humains (CNDH) au Mexique fait une première enquête sur les meurtres de 81 femmes à Ciudad Juárez. Elle émet la Recommandation 44/98 comportant plusieurs aspects et qui conclut que plusieurs paliers gouvernementaux se sont rendus coupables de négligence. On reproche aussi aux autorités de considérer les meurtres comme des événements isolés et on demande que des enquêtes criminelles soient menées contre le bureau du procureur de l’état de Chihuahua.
- 1999: la Rapporteuse spéciale sur les exécutions extrajudiciaires, sommaires ou arbitraires de la Commission des droits de l’homme de l’ONU fait un séjour du 12 au 24 juillet et soumet son rapport en novembre de la même année.
- 2001 : le Rapporteur spécial sur l’indépendance des magistrats et des avocats de la Commission des droits de l’homme de l’ONU y séjourne à son tour du 13 au 23 mai et présente son rapport en janvier 2002.
- 2002 : la Rapporteuse spéciale de la Commission interaméricaine des droits de l’homme pour les droits des femmes de l’OEA (Organisation des États américains) est présente à Juárez et à Mexico du 11 au 13 février. Son rapport, rendu public en mars 2002, s’intitule : "Les femmes de Ciudad Juárez (Mexique) et le droit à la protection contre la violence et la discrimination".
- 2002 : le 28 novembre, la Directrice exécutive du Fonds de développement des Nations unies pour les femmes (UNIFEM) se rend à Ciudad Juárez.
- 2003 : en juillet, la Rapporteuse sur la violence contre les femmes de la Commission des droits de l’homme de l’ONU fait un séjour à Ciudad Juárez.
- Également, en juillet de la même année, Amnistie internationale fait enquête sur les assassinats et disparitions de femmes. Son rapport, rendu public en août 2003, s’intitule : "Mexique : Des assassinats intolérables. Depuis dix ans à Ciudad Juárez et Chihuahua, des femmes sont enlevées et assassinées".  

Enfin, en septembre 2003, un groupe d’experts (6) du bureau des Nations Unies contre la drogue et le crime vient prêter main forte pendant quelque temps à la police de la ville.

Un mot sur les recommandations issues des rapports
Il serait trop long ici de faire une liste de toutes les recommandations formulées. Cependant, il peut être intéressant de souligner que les recommandations de la Rapporteuse spéciale de la Commission interaméricaine des droits de l’homme ont une portée très large et ciblent le problème de la violence à l’égard des femmes dans son ensemble. Elles concernent donc, tout à la fois, le droit des femmes d’être libres de toutes formes de violence dans la société, l’amélioration des enquêtes, sanctions et châtiments à l’égard des crimes de violence commis envers les femmes, le combat contre l’impunité ainsi que l’amélioration de la diligence en vue de prévenir la violence envers les femmes et d’assurer leur sécurité.

Quant aux recommandations d’Amnistie internationale, elles touchent les processus d’enquête et les mesures de sanctions à l’égard, notamment, des représentants de l’État. Et, pour la première fois, une recommandation vise les maquiladoras et demande aux autorités du Mexique de veiller à ce que ces employeurs remplissent leurs obligations légales, tout particulièrement, en assurant le bien-être physique, sexuel et mental des travailleuses.

Enfin, l’ensemble des recommandations dont nous avons pris connaissance rappellent l’urgence de mettre fin à l’impunité et l’importance d’accorder des ressources suffisantes pour éclaircir et sanctionner les crimes commis à l’endroit des femmes de Ciudad Juárez.

Ciudad Juárez :  ville frontière, zone franche industrielle, ville violente (3)
Ciudad Juárez est une ville frontalière de 1,3 million d’habitants qui est située dans une région désertique de l’état du Chihuahua face à El Paso au Texas. Juárez est sur la ligne des 3 500 kilomètres de frontière qui séparent le monde développé du monde en développement ; la seule frontière terrestre à avoir cette particularité. Ciudad Juárez attire les populations démunies des états de l’intérieur qui arrivent par centaines chaque mois. On y vient pour trouver de l’emploi, mais aussi pour tenter de traverser la frontière lorsque les économies amassées seront suffisantes pour engager un passeur. 35% de la population économiquement active de Ciudad Juárez est composée de migrantes et de migrants.

Depuis la signature de l’ALENA, Ciudad Juárez est devenue la plus importante zone franche industrielle de tout le Mexique (4). En 2003, il y avait 269 maquiladoras et 197 000 travailleuses et travailleurs (5). Selon les statistiques officielles pour l’état du Chihuahua, les femmes occupent 48,3% des emplois disponibles et ont en moyenne entre 20 et 22 ans mais on y trouve aussi des mineures, même si au Mexique l’âge légal pour travailler est de 16 ans.

À Juárez, le coût de la vie est comparable à celui d’El Paso et les salaires dans les maquiladoras ne sont en moyenne que de 4$ US par jour pour dix heures de travail. En 2003, 18% de la population vivait dans l’extrême pauvreté, 22% était sans service d’aqueduc et 14% sans eau potable. Les nouveaux arrivés viennent grossir les bidonvilles construits en périphérie du centre de la ville. Ils s’installent sur des terrains vagues qui appartiennent souvent à de grands propriétaires terriens que personne ne connaît, au risque de se faire expulser sans préavis et de voir les abris qui leur servent de maison être rasés.

L’agrandissement anarchique de la ville s’est fait sans véritable développement des infrastructures et des services. Les maquiladoras puisent à même ce bassin de population appauvrie la main-d’oeuvre dont elles ont besoin mais ne participent en rien au développement de la ville malgré tous les avantages (fiscaux, infrastructures modernes et gratuites, bas salaires) dont elles bénéficient. Un travail considérable serait à faire et d’importantes ressources financières devraient être consenties pour effectuer seulement le pavage des rues qui ne le sont pas (soit 44%) et cela sans compter l’éclairage des rues souvent déficient et l’organisation inadéquate du transport en commun. Même le système de transport destiné aux ouvrières et ouvriers de maquiladoras n’est pas complètement sécuritaire. Il n’est pas étonnant que des jeunes femmes disparaissent au petit matin ou la nuit, au sortir de leur quart de travail, et même en plein jour sans que personne ne s’en rende compte.

Ciudad Juárez est une ville violente. Elle abrite, depuis 1993, le cartel de narcotrafiquants le plus puissant du Mexique. C’est par Juárez que transite 80% de la cocaïne en provenance de la Colombie et destinée au marché américain. L’implantation du cartel colombien à Juárez est la conséquence directe du Plan Colombie mis de l’avant par les États-Unis pour éradiquer le trafic de la drogue dans ce pays. Chaque jour, des hommes sont victimes de règlements de compte. Les narcotrafiquants n’ont aucune difficulté à recruter des passeurs qui reçoivent beaucoup plus d’argent qu’ils ne pourraient en gagner sur le marché du travail formel. Il n’est pas étonnant que Juárez compte 500 bandes de rue dont les membres se dédient à des activités criminelles de tous genres. Il est fréquent qu’on demande au "nouveau" de violer une jeune femme pour être admis dans le groupe.

Dans cette ville où la domination masculine traverse l’ensemble des organisations de la société, la violence à l’égard des femmes s’exprime tant dans le milieu domestique qu’en milieu de travail. Les statistiques compilées par le Centre de crises de Juárez, Casa Amiga, indiquent que 70% des femmes qui viennent y chercher de l’aide ont été battues par leur conjoint, tandis que 30% l’ont été par quelqu’un qu’elles connaissaient. En 2001 seulement, 4 540 plaintes étaient déposées pour viol (12 par jour). Également, le harcèlement sexuel sur les lignes de montage et les menaces de congédiement proférées par des superviseurs et des patrons de maquiladoras à celles qui refusent leurs avances sont un phénomène courant. La pauvreté augmente la vulnérabilité des jeunes femmes. La violence qui règne à Juárez semble être le résultat d’un ensemble de facteurs. Les statistiques nationales de 1998 classaient Ciudad Juárez comme la ville la plus violente de tout le Mexique. 

Contexte politique et administratif
Le Mexique est une Fédération composé de 31 états et d’un district fédéral (la ville de Mexico). Tout comme la fédération et le district fédéral, chacun des états a sa propre constitution, et dispose de systèmes exécutif, législatif et judiciaire propres. Chacun des 31 états est subdivisé en un certain nombre de municipalités dotées de leur propre pouvoir exécutif élu. Au Mexique, il y a plusieurs forces de police, chacune correspondant à une des entités administratives que sont la Fédération, les états, le district fédéral et les municipalités. Depuis l’entrée en fonction du président Vicente Fox, toutes les questions ayant trait à la sécurité publique nationale sont du ressort du ministère de la Sécurité publique. La structure fondamentale de ce ministère est le Bureau du procureur (la Procuraduría General de la República – la PGR). Dans chacun des états, on retrouve une Procuraduría General de Justicia del Estado (PGJE)(6). Quant au fonctionnement de ces instances, la Commission interaméricaine des droits de l’homme s’est prononcée sur ce qu’elle considère comme une absence d’autonomie structurelle des Bureaux du procureur par rapport au pouvoir exécutif fédéral et a recommandé au gouvernement mexicain de modifier cet état de fait (7).

La plus haute autorité de l’état de Chihuahua, où se trouve Ciudad Juárez, est le gouverneur, Patricio Martínez García, qui appartient au PRI – Parti révolutionnaire institutionnel. La ville de Ciudad Juárez est pour sa part dirigée par un maire (presidente municipal ou alcalde), Jesús Alfredo Delgado qui appartient au PAN – Parti de l’action nationale. Comme on le sait, le pouvoir exécutif au niveau fédéral est détenu par le PAN auquel appartient le président de la République, Vicente Fox Quezada.

On ne se surprendra pas que le maire de Ciudad Juárez, en entrevue à la revue Aserto (8) ait fait état de tensions entre son administration et celle de l’état. Il signale aussi des controverses constitutionnelles en matière de sécurité publique qui résultent en un manque d’appui à son administration. Le manque de coordination entre les corps policiers constituerait la cause principale des taux élevés de criminalité à Juárez. Selon lui, cela serait cependant en voie de se régler avec l’arrivée de la Police fédérale préventive dépêchée sur place depuis le mois d’août 2003.

Là où on voit une convergence entre les deux paliers de gouvernement, malgré les tensions, c’est notamment sur la tendance à minimiser le nombre d’homicides de femmes. Dans une entrevue, également à Aserto (9), Patricio Martínez García a soutenu que les différentes organisations, incluant Amnistie internationale, ont exagéré ce nombre parce qu’elles sont désireuses de façon perverse (afán perverso) de discréditer les actions entreprises par l’état de Chihuahua pour faire face au féminicide. À ce sujet, la secrétaire générale d’Amnistie internationale a confirmé que les cas avaient au contraire été étudiés de façon minutieuse et qu’on avait trouvé des anomalies de toutes sortes dans les enquêtes. "Le système de justice est fondamentalement en cause, dit-elle ; il s’agit d’un problème structurel". Pour sa part, l’ombudsman national a affirmé que la véritable cause de l’augmentation des délits est l’impunité.

C’est dans ce contexte politique et administratif complexe et controversé que se sont effectuées les rencontres de la Commission à Ciudad Juárez et à la ville de Mexico.

CHAPITRE I : RENCONTRES DE LA COMMISSION AVEC LES AUTORITÉS

Trois rencontres ont été tenues par la Commission à Ciudad Juárez et deux l’ont été à la ville de Mexico. Le texte ci-dessous relate l’essentiel des propos tenus lors de ces rencontres alors que les encadrés reprennent les éléments qui, selon nous, sont à retenir.

À Ciudad Juárez
Deux des rencontres tenues à Ciudad Juárez l’ont été avec des autorités municipales soit le maire (alcalde ou presidente municipal), Jesús Alfredo Delgado, et le titulaire de la Direction générale de la sécurité publique municipale (Dirección General de Seguridad Pública Municipal) Raimundo Domínguez Perea ; une troisième rencontre a eu lieu avec un représentant du fédéral, le délégué du Procureur Général de la République (Procuraduría General de la República) Héctor García.

Rencontre avec le maire de Ciudad Juárez
D’entrée de jeu, le maire de Ciudad Juárez a signalé que les problèmes existants dans sa ville en matière de criminalité sont beaucoup plus larges que celui des femmes assassinées. Il faisait référence non seulement à la violence en général mais aussi à la violence familiale : il a affirmé que le problème est "culturel". Il a insisté sur la division des juridictions entre le municipal, l’état et le fédéral. Dans cet ordre d’idées, il a insisté sur le programme de prévention mis en place en juillet 2003 qui relève du municipal et dans lequel il y a une collaboration avec le fédéral. Il a affirmé que, depuis que la police fédérale intervient à Ciudad Juárez, il y a eu réduction des crimes. La supervision est meilleure et le délai de réponse est plus rapide. En ce qui concerne la sécurité des travailleuses des maquiladoras, la collaboration serait tripartite et impliquerait la municipalité, les agences privées de sécurité et l’état. Sur la question spécifique de l’éclairage public, il existerait des problèmes de branchements illégaux qui en diminuent l’efficacité ; quant aux transports en commun, étant donné l’étendue et la configuration particulière de la ville, il est impossible d’assurer les services partout. Il a signalé que la surveillance s’est tout de même améliorée et va l’être encore davantage car, d’ici deux mois, des caméras situées dans des endroits stratégiques vont être opérationnelles.

Interpellé directement sur les raisons pour lesquelles en dix ans on n’a pas réussi à solutionner les meurtres de femmes à Ciudad Juárez, le maire a contesté à la baisse les chiffres qui circulent ; il a répété que cette question n’est pas de juridiction municipale et que les informations se trouvent à la Procuraduría de l’état et de la République. Enfin, lorsqu’on lui a signalé que l’efficacité des mesures préventives avait été contestée par la société civile notamment, le maire a répondu qu’il était très difficile d’évaluer correctement la portée de ce genre de mesure. Par contre, à la question à savoir s’il se sentait en contrôle de la situation, il a répondu que c’était impossible de l’être et que, si tel était le cas, il aurait trouvé des solutions. Pour lui, tout passe par la prévention.

En somme, on peut dire que, par son insistance sur la prévention, le maire de Ciudad Juárez a répondu de façon significative seulement en ce qui concerne sa propre juridiction. Il a renvoyé les membres de la Commission aux autres instances, particulièrement au fédéral, pour toutes les autres questions tournant autour de l’impunité. Il a tout de même reconnu qu’il y avait un problème spécifique à Juárez.


Rencontre à la Dirección General de Seguridad Pública (Direction générale de la Sécurité publique)
À la Direction générale de la sécurité publique, les membres de la Commission furent reçues par le titulaire Raimundo Domínguez Perea et deux de ses collaborateurs et ont eu droit à une présentation de type "Power Point" reprenant systématiquement chacun des éléments du programme de prévention déjà évoqué par le maire et qui le sera aussi par le délégué de la PGR. Le titulaire de la Dirección est en poste depuis dix mois. Il s’agit d’une police fédérale préventive qui fait la supervision du travail de la police municipale et de l’état. En d’autres termes, cette direction a le contrôle de la police. 

Le titulaire a insisté sur la rigueur dans la sélection des policiers. Depuis qu’il se trouve à la direction, quelque 92 agents ont été congédiés. Des visites sont effectuées au domicile des agents et un programme a été mis sur pied pour récompenser les bonnes performances. Le modèle appliqué est celui de la police espagnole : une police de "voisinage" dans laquelle ce sont les mêmes éléments qui patrouillent dans les mêmes quartiers en espérant qu’ils finiront par être connus des gens. Il a mentionné que Casa Amiga participe à la formation concernant la prévention et le traitement des crimes contre les femmes. Quelque 1200 policiers auraient été formés. Signalons que seulement 5 % des effectifs policiers à Ciudad Juárez sont des femmes.

La formation des policiers fait partie des programmes de prévention qui nous ont été présentés. Parmi ces programmes, on retrouve aussi le programme DARE (Drug Addiction Resistance Education) dont le modèle porte sur la prévention quant à l’usage de la drogue dans les écoles mais auquel on a ajouté la prévention de la violence sexuelle. Les programmes comprennent également des cours d’autodéfense pour les femmes qui sont donnés par des instructeurs de la police, notamment dans les maquiladoras ; il faut toutefois que ces dernières en fassent la demande. Les transports publics sont également surveillés dans le cadre de ces programmes. Tous les jours à Ciudad Juárez, quelque 400 000 personnes doivent se déplacer pour aller travailler. La police patrouille 8000 autobus par mois ; 200 personnes sont arrêtées chaque mois. Des patrouilles spéciales sont affectées selon les horaires des maquiladoras. De plus, cinq centres de protection pour la femme ont été mis en place dans des endroits stratégiques de la ville. Ils ont été créés en collaboration avec les agences privées de sécurité des maquiladoras. Cette contribution de la part des maquiladoras est volontaire et l’administration municipale voudrait une loi qui la rendrait obligatoire.

Plusieurs défis en matière de prévention sont liés à la configuration de la ville et au vaste territoire à couvrir (une carte de bonne dimension occupe l’un des murs de la salle de réunion). La ville est constituée à 30 % de lots privés non habités ce qui la rend très fragmentée. Le problème spécifique de ces lots est qu’on ne peut y installer aucun éclairage public. Le titulaire s’est aussi arrêté un moment sur le fait que la partie la plus dangereuse est celle qui se trouve près du centre-ville et du Puente Libre où transite beaucoup de monde. Une grande partie des gens qui viennent à Ciudad Juárez ne serait toutefois que de passage. Entre 1990 et 2000, la population aurait tout de même augmenté de 100 000 personnes par année. Cela représente une augmentation de 100 % alors que les budgets municipaux n’ont augmenté que de 35 %. Les ressources sont insuffisantes, ajoute-t-il, et même plus, il y a plus de prisonniers à Ciudad Juárez, soit 4000, que de policiers dans les rues, soit 1800. Cela comprend les policiers à pied, la police montée, à motocyclette et en voiture. L’insuffisance des ressources concerne également l’aménagement et le pavage des rues qui ne le sont qu’à 44 % : le titulaire a signalé qu’on aurait besoin du budget annuel de la ville pendant 20 ans pour ce faire. Malgré tout, il a affirmé qu’à Ciudad Juárez, il y avait moins de crimes qu’à Phoenix en Arizona, ville de dimensions équivalentes. 

En somme, le titulaire de la Dirección General de Seguridad Pública a montré concrètement en quoi consistaient les mesures préventives déjà évoquées par le maire de la ville et qui le seront par le délégué de la PGR. Il a fait ressortir les défis propres à la ville de Juárez et à la mobilité de la population. Il a souligné le manque de ressources tout en minimisant, toutefois, l’importance de la criminalité. Son insistance sur la rigueur de la sélection des policiers et sur leur formation constitue la reconnaissance implicite des problèmes de corruption des différents corps policiers. Quant aux maquiladoras, il semble que leur collaboration aux mesures de prévention sur une base volontaire ne soit pas suffisante.


Rencontre à la Procuraduría General de la República (PGR) (Bureau du procureur général de la République)

Héctor García, le délégué du Bureau du procureur général de la République, est en poste depuis l’année dernière. Devant les membres de la Commission, il a reconnu que les problèmes de Ciudad Juárez sont hors du commun ; il a fait le lien avec le manque d’intégration entre les différents paliers de gouvernement et a affirmé que c’est sous la pression internationale et l’opinion publique que les autorités municipales ont demandé l’intervention du fédéral dans un domaine qui, normalement, relève de l’état. D’abord venue travailler sur un cas en particulier en rapport avec le crime organisé en mars 2003, la PGR a continué, jusqu’à maintenant, d’appuyer les autorités municipales, en particulier à travers les agents du Ministère de la sécurité publique qui collaborent aux enquêtes préliminaires sur les crimes de droit commun.

En ce qui concerne la prévention, il y a maintenant coordination entre les différents corps de police qui se relaient pour surveiller des secteurs déterminés de la ville 24 heures sur 24. Selon lui, les caméras amélioreront l’efficacité de la surveillance. Depuis août 2003, un hélicoptère survole les endroits réputés dangereux et où on a retrouvé des cadavres. En outre, des cours ont été dispensés aux différents corps policiers en lien avec la façon de traiter les crimes contre les femmes. Des campagnes ont été menées à l’intention des femmes considérées comme "à risque", soit les travailleuses des milieux populaires pauvres. Quant à la prévention de la corruption des corps policiers, le délégué a évoqué le programme "40 points" qui viserait à prévenir la "décomposition sociale".

Sur un autre plan, on travaille à la systématisation de l’information à partir des dossiers des victimes. Selon le délégué, il n’y aurait pas eu de victimes présentant des caractéristiques du féminicide depuis février 2003 et les crimes récents auraient été solutionnés. Interrogé sur ce que "solutionné" veut dire, le délégué a répondu que le terme s’applique aux dossiers qui se trouvent devant le juge, c’est-à-dire qu’il y a un suspect et un mandat d’arrêt. Par contre, il doute que les crimes commis dans les premières années (1992, 1993…) ne soient jamais résolus. Aujourd’hui, le laboratoire médico-légal est bien équipé ; on peut avoir recours à des spécialistes et il y a des collaborations avec le FBI, ce qui devrait aider à résoudre les cas.

Enfin, en ce qui a trait aux disparitions, il a admis que les chiffres signalés par les organisations internationales sont très élevés ; il ne les nie pas, mais seulement 43 disparitions sont reconnues par la PGR et il doit travailler avec les chiffres officiels. Il croit que la raison pour laquelle les chiffres fournis par les organisations et ceux avancés par les instances officielles ne coïncident pas réside dans le fait que les familles ne déclarent pas les disparitions aux autorités mais qu’elles s’adressent plutôt aux organisations de la société civile. À ce propos, le délégué a signalé qu’il y avait beaucoup de confrontations entre les deux et que cela a un grand impact sur la situation. Plus largement, un des problèmes à Ciudad Juárez résiderait dans les formes du "vivre ensemble" (convivencia social) qui sont très différentes de celles des autres localités de la République.

En somme, les propos du délégué de la PGR convergent avec ceux du maire de la ville. Il a insisté lui aussi sur les mesures de prévention. Il s’est avancé un peu plus sur le fait que les crimes soient en voie d’être solutionnés. Par contre, il a reconnu la possibilité que les crimes les plus anciens aient peu de chances de l’être. Il n’a pas ignoré les différences qui existent entre les chiffres officiels et ceux des organisations de la société civile mais s’en est tenu à la version officielle. Il a tout de même reconnu la spécificité de la situation à Ciudad Juárez par rapport à d’autres villes du Mexique sans toutefois expliquer en quoi elle consisterait exactement. En admettant la possibilité que les disparitions ne soient pas toujours déclarées à la police, il reconnaît implicitement le manque de confiance de la population dans l’appareil judiciaire.

À Mexico
À la ville de Mexico, les membres de la Commission ont rencontré deux personnes que l’on peut considérer faire partie des autorités. L’une d’entre elles est Guadalupe Morfín Otero, commissaire spéciale pour la prévention et l’éradication de la violence contre les femmes. L’autre, Raúl Plascencia Villanueva, représentait le président de la Commission nationale des droits humains (CNDH).

Rencontre avec la Commissaire spéciale Guadalupe Morfín Otero
Guadalupe Morfín Otero est originaire de l’état de Jalisco où elle a été présidente de la Commission des droits humains. Maintenant commissaire désignée par la Commission de politique gouvernementale en matière de droits humains, de la Secretaría de Gobernación (Ministère de l’intérieur) , et sur proposition du Président Fox, elle dispose d’un conseil citoyen (Consejo Ciudadano) de neuf personnes venant de divers milieux de la société, un conseil pluraliste, dont la journaliste et écrivaine bien connue Elena Poniatowska fait partie. Ses attributions ont été définies par le Ministère de l’intérieur et sa fonction en est une de coordination des agences fédérales qui interviennent à Ciudad Juárez. Elle ne peut s’immiscer dans la juridiction locale mais elle a l’autorité requise pour demander de la collaboration. Elle reconnaît que sa nomination fait suite à des pressions internationales. Son mandat n’a pas de limites temporelles précises mais elle suppose qu’il prendra fin en même temps que le mandat présidentiel soit en 2006.

Sa nomination, en octobre 2003, a précédé celle de María López Urbina, en janvier 2004, une procureure spéciale nommée par le Procureur Général de la République (Rafael Macedo de la Concha). Le mandat de cette dernière concerne l’administration de la justice. En d’autres termes, Mme López Urbina doit voir à ce que les procureurs fassent leur travail. Par contre, elle n’a pas d’autonomie réelle puisqu’elle dépend de la PGR et ce n’est pas certain que les procureurs lui obéiront. Guadalupe Morfín affirme, en effet, qu’en général, au Mexique, les procureures spéciales n’ont pas beaucoup de crédibilité. Par contre, la procureure spéciale a davantage de moyens qu’elle notamment qu’elle dispose d’environ 73 millions de pesos, soit 1 % du budget de la PGR. Sans mentionner de chiffres, Guadalupe Morfín a affirmé qu’en tant qu’organe public décentralisé, il était difficile pour sa commission d’obtenir un budget digne de ce nom. La chambre des députés a d’ailleurs déjà imposé des restrictions au budget initialement prévu. Elle a fait état de la médiocrité de ses installations à Ciudad Juárez et le fait que seulement quatre des sept personnes travaillant avec elle – du moins à Mexico - soient des professionnelles. Au moment où nous l’avons rencontrée, Guadalupe Morfín attendait le décret présidentiel créant officiellement la commission et le budget qui viendrait éventuellement avec ce décret (qui a été émis effectivement le 19 février 2004).

À titre de commissaire spéciale, Guadalupe Morfín a un rôle de supervision des enquêtes que mène la procureure spéciale. Elle a elle-même entrepris des enquêtes avec les principaux acteurs de ces dix dernières années. Il faut qu’elle détermine si les problèmes de Ciudad Juárez sont le résultat d’omissions, de négligence ou de complicité. Elle cherche la vérité au sens large du terme non pas sur le plan restrictif de l’administration de la justice mais bien sur celui de la légitimité de l’appareil judiciaire y compris en ce qui concerne les droits des présumés coupables. Ainsi, dans l’éventualité où les procureurs interpellés par la procureure spéciale ne consentiraient toujours pas à faire leur travail, la commissaire pourrait faire pression. Un autre aspect de son mandat réside dans le processus de réparation matérielle et symbolique. Elle préside une sous-commission de neuf agences de l’État qui sont concernées par ce processus.

Le travail de la commissaire est compliqué par la fracture existant entre les groupes de la société civile et le gouvernement de même qu’entre les groupes de la société civile eux-mêmes. Elle affirme même "être assise sur de la dynamite". Si tous s’entendent pour condamner l’impunité, les discours se fragmentent lorsqu’il s’agit de trouver une explication. Certains considèrent que les meurtres des femmes sont le résultat du type de développement véhiculé par les maquiladoras ; d’autres les attribuent à des groupes particuliers ; d’autres encore n’aiment pas qu’on stigmatise la ville. Il faut qu’elle navigue entre ces interprétations et qu’elle ait une relation ouverte avec toutes les organisations. Même plus, ses relations avec l’ombudsman national sont tendues tant en raison de désaccords passés alors qu’elle était encore dans le Jalisco (elle avait alerté la CNDH à propos de violations des droits de la personne dans une institution carcérale mais sans résultat), qu’en raison d’interprétations différentes. En effet, l’ombudsman attribue la responsabilité de l’impunité à l’état de Chihuahua alors qu’elle a plutôt tendance à considérer de façon critique l’autorité fédérale. Elle pense qu’il y a eu abdication du fédéral qui aurait laissé son pouvoir au secteur extralégal. En fait, elle estime que la responsabilité est partagée et qu’il y a eu un vide sur le plan de l’État de droit. 

L’état de Chihuahua ne porte donc pas toutes les responsabilités. Des efforts ont été faits, mais il ne faut pas oublier, dit-elle, de tenir compte du pouvoir des cartels de la drogue. Les maquiladoras, et surtout le changement culturel qu’elles ont apporté avec elles, doivent aussi être prises en compte parce qu’elles ont provoqué une rupture du tissu social et ont favorisé une plus grande consommation d’alcool – ici la commissaire dit qu’il faut rompre le lien entre "maquiladora" et "téquila". Il faut donc reconnaître les responsabilités des entreprises. La réalité de la frontière doit aussi être considérée y compris la possibilité que les auteurs de délits sexuels des États-Unis circulent plus librement à Ciudad Juárez qu’ils ne peuvent le faire à El Paso.

En somme, la commissaire spéciale a fait état du caractère très vaste de son mandat qui consiste à veiller à la légitimité de l’appareil judiciaire dans le cas spécifique des meurtres de femmes à Ciudad Juárez. Elle a aussi précisé la spécificité de ce mandat par rapport à celui de la procureure spéciale. Les remarques qu’elle a faites sur la crédibilité de cette dernière montrent qu’elle a des doutes sur les effets réels qu’aura l’action de cette procureure spéciale. Les budgets respectifs des deux entités semblent un point sensible, celui de la Commissaire s’annonçant comme plus limité, situation qu’elle attribue au fait que la commission soit un organe décentralisé du gouvernement. Elle est consciente de ce qu’elle se retrouve dans une situation où ses interlocuteurs sont profondément divisés les uns les autres. Elle-même se trouve dans une situation potentiellement conflictuelle avec l’ombudsman national. Leurs interprétations respectives de la responsabilité de l’impunité sont déjà différentes au départ : le premier en fait reposer le poids sur l’état tandis qu’elle tend à l’attribuer aux instances fédérales.

Rencontre à la Comisión Nacional de Derechos Humanos (CNDH) (Commission Nationale des Droits Humains)

À la CNDH, Raúl Plascencia Villanueva, qui nous a rencontrées en représentation du président José Luis Soberanes Fernández, était accompagné de Tomás Serrano, enquêteur (visitador) en charge de l’enquête qui a donné lieu à un Rapport spécial sur les cas d’homicides et de disparitions de femmes dans le municipio de Juárez, Chihuahua (Informe especial sobre los casos de homicidios y desapariciones de mujeres en el municipio de Juárez, Chihuahua – ci-dessous "Rapport spécial"), rapport paru en novembre 2003 et dont une copie électronique nous a été remise lors de la rencontre. Certaines informations ci-dessous, particulièrement concernant le nombre d’homicides et de disparitions, sont d’ailleurs tirées de ce rapport.

Au départ, Raúl Plascencia précise que la CNDH dépend du congrès de l’Union et, qu’à ce titre, elle est indépendante du gouvernement. Elle fait partie du réseau américain d’organisations de défense des droits humains, est proche d’Amnistie internationale et est en accord avec les conclusions de cette organisation de même qu’avec celles de la CIDH. La CNDH n’est toutefois qu’une force morale et a besoin de l’appui des organisations de la société civile pour faire pression sur le gouvernement afin que justice soit faite. Ses ressources sont limitées et équivalent au budget de communication sociale de la PGR.

L’enquête de la CNDH a porté sur le cas de Ciudad Juárez depuis 1998 et fait suite à une première enquête à l’issue de laquelle huit recommandations avaient été faites à l’état de Chihuahua. De ces huit recommandations, quatre n’avaient pas été acceptées, dénotant le manque de volonté politique de cet état, de sorte qu’en janvier 2003, la CNDH a décidé de mener une nouvelle enquête.

Suite aux questions qui lui ont été posées à ce sujet par les membres de la commission, à l’effet qu’il y a des contradictions entre le nombre d’homicides rapportés par Amnistie internationale (soit 370) et le nombre de cas rapportés par la CNDH (soit 263 cas de 1993 à 2003), Raúl Plascencia a signalé que ce nombre correspond aux dossiers que la CNDH a effectivement pu obtenir de la PGJE (Procuraduría General de Justicia del Estado). Pour ces dossiers auxquels elle a pu avoir accès, la CNDH a été en mesure de préciser comment ils avaient été traités par l’appareil judiciaire de l’état et, notamment, de démontrer ce qui n’a pas été fait au niveau de l’enquête. Elle a pu constater, par exemple, que l’information de chacun des cas avait été traitée comme s’il s’agissait de phénomènes isolés et qu’on n’avait pas cherché à faire des liens entre eux, évitant ainsi de déterminer leur rapport avec le féminicide. Or, autant les contradictions quant au nombre de victimes (sans parler des contradictions concernant l’état des enquêtes) que le fait de traiter les dossiers comme des cas isolés, révèlent la négligence des fonctionnaires dans l’administration de la justice.

En ce qui a trait aux disparitions de femmes, l’information en provenance de la PGJE et transmise à la CNDH faisait état qu’entre 1993 et 2003, on avait ouvert 4,581 dossiers. Cependant, la CNDH n’a eu en réalité accès qu’à 395 de ces dossiers pour la plupart desquels on a d’ailleurs constaté que l’enquête n’avait pas été adéquate, qu’il y avait eu des omissions et qu’on avait manqué de diligence.

Raúl Plascencia a affirmé que les meurtres et les disparitions continuent à Ciudad Juárez ; il y en a eu une dizaine, seulement en 2003, ce qui entre en contradiction avec d’autres propos qu’on nous a tenus durant les jours précédents. Il mentionne que les rapports officiels sont remplis de faussetés. Le langage utilisé par les autorités de l’état est trompeur. Ainsi, pour le procureur de l’état, pratiquement tous les cas sont résolus alors que la plupart sont seulement soit archivés ou en suspens ; même les cas pour lesquels on n’a pu établir l’identité de la victime sont considérés comme étant résolus. D’ailleurs :
"À ce sujet, la Commission a obtenu suffisamment d’information pour démentir les affirmations du Bureau du procureur général de l’état de Chihuahua selon lesquelles les cas étaient résolus, sans pour autant invoquer de fondements juridiques pour appuyer ces affirmations ; lorsque l’on considère que la victime n’a pas été identifiée, que le mobile du crime n’a pas été éclairci et qu’on ne connaît pas l’identité du ou des auteurs présumés, il est absolument impossible d’admettre que l’on puisse déclarer qu’un cas de meurtre ou de disparition est résolu" (Rapport spécial, partie VI. Traduction). 

Cette forme de "résolution", qui en fait est de l’omission, est inacceptable aux yeux de la CNDH et il est patent que l’état tente de minimiser le phénomène. De plus, dans plusieurs dossiers considérés comme résolus parce que les coupables avaient apparemment avoué, on n’a trouvé d’autres preuves que leur propre déclaration. Dans ce cas, il est clair qu’ils avaient été obligés de faire leur déclaration sous le coup de la torture. Les causes des meurtres peuvent être multiples mais une chose est certaine, dit Raúl Plascencia, toutes les victimes étaient pauvres.

Même si le gouvernement fédéral a pris des mesures suite au rapport de la CNDH (telle que la nomination de la commissaire spéciale et de la procureure spéciale) le travail n’est pas fini et l’organisme va faire le suivi jusqu’à ce que toutes les recommandations soient implantées. L’intervention du gouvernement fédéral qui a fait suite à ces recommandations a déjà porté des fruits comme en témoigne l’arrestation récente de policiers qui, en fait, étaient des tueurs à gage (sicarios est le terme utilisé) pour les narcotrafiquants. Quant au gouvernement de l’état, il y a un manque de volonté. Tout ce qu’on peut espérer, c’est la venue d’un nouveau gouverneur.

En somme, le représentant de la CNDH blâme ouvertement l’état de Chihuahua et même son gouverneur. Il condamne l’appareil judiciaire de l’état pour sa négligence et ses omissions et remet en question le traitement des dossiers, particulièrement l’administration de la preuve dans le cas des meurtres et le suivi dans le cas des disparitions : l’impunité est donc en cause. En faisant remarquer que toutes les victimes étaient pauvres, Raúl Plascencia fait implicitement référence à l’inégalité des citoyens devant la justice. Contrairement à la commissaire Morfín, il n’insiste guère sur la responsabilité du gouvernement fédéral mais signale que les choses ont commencé à bouger lorsque ce dernier s’est impliqué.

CHAPITRE 2 : RENCONTRES DE LA COMMISSION AVEC LES GROUPES DE LA SOCIÉTÉ CIVILE

Des rencontres de la Commission avec des groupes de la société civile ont aussi été effectuées dans les deux villes visitées. À Ciudad Juárez, les membres ont pu s’entretenir avec des représentantes et représentants de Casa Amiga Centro de Crisis (Casa Amiga Centre de crise), du Centro de Estudios y Taller Laboral (CETLAC - Centre d’étude et de formation ouvrière), de la Organización Popular Independiente (OPI - Organisation populaire indépendante) et du Comité Fronterizo de Obreros (Comité frontalier ouvrier), ces quatre groupes faisant partie de la Coordinadora de ONGs en pro de la mujer (Coordination des ONG en faveur de la femme). Elles ont pu rencontrer la représentante du groupe Nuestras Hijas de Regreso a Casa (Nos filles de retour à la maison) . Enfin, elles ont pu s’entretenir avec deux mères de victimes. Grâce à la OPI, les membres de la Commission ont également pu effectuer une visite dans deux quartiers populaires (colonias). Cette visite leur a permis non seulement de visualiser les conditions matérielles dans lesquelles plusieurs femmes assassinées ou disparues vivaient mais aussi les efforts entrepris par les groupes pour améliorer ces conditions de vie et qui se sont traduits notamment par la mise sur pied d’une garderie pouvant accueillir une centaine d’enfants à la fois. Grâce au CETLAC, la Commission s’est également rendue sur l’un des terrains vagues (el campo algodonero), à proximité du siège social de l’Asociación de maquiladoras (Associations des maquiladoras) où on a retrouvé plusieurs cadavres.

À la ville de Mexico, la Commission a rencontré des femmes de Mujeres para el Diálogo (Femmes pour le dialogue), des représentantes de groupes faisant partie du Frente Internacional contra el femicidio (Front international contre le féminicide) et enfin des représentants et représentantes du Frente Auténtico del Trabajo (FAT – Front authentique du travail). Il s’agit d’une organisation syndicale indépendante qui, d’ailleurs, intervient à Ciudad Juárez par l’intermédiaire du CETLAC.

À Ciudad Juárez
- Précisions contextuelles sur la dynamique des groupes de la société civile à Ciudad Juárez
Au Mexique en général, les groupes de la société civile ont essaimé ces vingt dernières années. Ciudad Juárez n’échappe pas à cette dynamique. C’est d’ailleurs l’un de ces groupes, le Grupo 8 de Marzo (le Groupe du 8 mars) qui, de concert avec des groupes indépendants de droits humains, tenait des statistiques sur les meurtres de femmes et qui a alerté l’opinion publique sur la situation. Les meurtres et disparitions de femmes ont d’ailleurs cristallisé la militance des groupes qui se sont coordonnés entre eux ou/et qui se sont organisés en réseaux plus ou moins durables dont la dynamique nous a été expliquée par des membres du CETLAC lors d’une rencontre à Ciudad Juárez dans le cadre de cette mission.

C’est en 1996 que l’on assiste à un premier effort de coordination des groupes avec la Coordinadora de ONGs en pro de la mujer (Coordination des ONG en faveur de la femme) qui comptera au départ une quinzaine de groupes dont des associations de familles de victimes et de disparues telle que Voces sin eco (Voix sans écho). Des tensions se feront bientôt sentir autour de la question des ressources ce qui mènera à une fracture au sein de la Coordinadora.

En 2001, une nouvelle mobilisation suite à la découverte de huit nouveaux cadavres mènera à la formation de la Red ciudadana de la no violencia y por la dignidad (Réseau citoyen de la non-violence et pour la dignité) qui allait regrouper une cinquantaine d’organisations dont une quinzaine environ seront actives notamment dans la préparation d’une consultation en lien avec la visite de la CIDH en 2002.

Récemment a émergé une Red de redes (réseau de réseaux) à laquelle se sont joints des groupes des villes de Mexico et de Chihuahua, en plus de groupes de Ciudad Juárez. C’est la Red qui a initié la campagne Ni una muerta más (pas une morte de plus). Mais, une fois de plus, des tensions se dessinent autour de la question des ressources. Casa Amiga est particulièrement dans la mire de plusieurs groupes qui estiment que les ressources internationales (le financement) qu’elle reçoit en tant qu’organisme contre la violence envers les femmes devraient plutôt être acheminées aux familles des victimes. La remise en question des activités du V-Day, à Ciudad Juárez le 14 février 2004, par certains groupes, s’appuie sur ce type de considérations.

Au delà de la dynamique particulière des groupes, la CETLAC estime qu’actuellement il y a trois forces en présence à Ciudad Juárez : 1) les groupes de la Coordinadora initiale qui se retrouvent également sous le parapluie de la Red de redes ; 2) des groupes ancrés dans les colonias, comme la OPI (Organización Popular Independiente – Organisation populaire indépendante), la CASA (un groupe pour les jeunes), Nuestras Hijas, et des individus tels que certains universitaires qui sont désireux de mener l’analyse un peu plus loin ; et 3) l’ICHIMU (Institut chihuahuense de la femme) qui relève du gouvernement de l’état et qui a fondé l’Asociación de madres de Juárez (Association des mères de Juárez).

Les intérêts divergent non seulement quant à la question économique mais aussi quant à la question partisane. Le gouvernement de l’état est contrôlé par le PRI. Ce parti a un très grand pouvoir de mobilisation notamment sur les populations des colonias. Les mères provenant forcément des colonias sont inévitablement attirées par l’ICHIMU. Ainsi, l’association mise sur pied par l’institut compte 23 mères sur 31 environ. Certaines mères se refusent néanmoins à en faire partie. Sept ou huit mères sont regroupées au sein de Nuestras Hijas. Mais quelle que soit l’allégeance des mères, ces dernières réclament que la lumière soit faite non seulement sur l’attribution des ressources financières mais aussi sur les critères mêmes d’attribution. Or, pour ce faire, il faut retrouver les disparues et éclaircir les causes des meurtres.

C’est dans ce contexte que se sont effectuées les rencontres de la Commission avec des groupes de la société civile à Ciudad Juárez de même qu’avec deux mères se définissant comme "neutres". Sauf en ce qui concerne ces dernières, dont nous présenterons les propos in extenso, nous ne retiendrons des rencontres avec les groupes que les commentaires contributoires à une meilleure compréhension de la situation.

- Rencontre avec des membres de Casa Amiga, de la Organización Popular Independiente, du CETLAC et du Comité Fronterizo de Obreros
Les représentants de tous ces groupes sont unanimes pour dire que le gouvernement de l’état de Chihuahua est en cause. On affirme que les enquêtes sur les crimes n’avanceront pas tant qu’elles ne seront pas indépendantes de l’état. La police de l’état est aussi dans la mire. Corrompue, elle serait ni plus ni moins au service de Vicente Carrillo, le chef des narcotrafiquants. L’intervention d’une équipe interdisciplinaire internationale est souhaitée. Dans cette perspective, on se demande pourquoi le gouvernement fédéral n’engagerait pas des étrangers qui travailleraient pour le Mexique. On se demande aussi pourquoi ne pas "obliger" le Mexique à signer un accord de coopération internationale pour lutter contre la délinquance. Il existe bien des accords pour contrer les vols de voitures et le trafic de la drogue dans le cadre de l’ALÉNA, pourquoi n’y en aurait-il pas pour contrer l’impunité? Il est fortement suggéré à la Commission de faire des représentations auprès du gouvernement canadien en ce sens.

On convient que le gouvernement mexicain fait des efforts, notamment avec la nomination récente de la procureure spéciale, María López Urbina. Cependant son mandat est très gros et elle n’a pas le profil qui était réclamé par la société civile.

La violence ambiante et le machisme, notamment des membres des corps policiers, de même que l’insécurité qui pèse sur les travailleuses des maquiladoras sont aussi signalés. Au Mexique, il existe de très bonnes lois contre la violence et le harcèlement. C’est leur application, entre autres par les juges eux-mêmes, qui pose problème. L’ICHIMU a été créé justement pour renforcer les lois mais pour le moment, son action est teintée de partisanerie. Casa Amiga se déploie dans le combat pour l’éradication de la violence en participant à des campagnes de prévention et en donnant des formations y compris aux policiers. Il faudrait néanmoins davantage de ressources humaines pour vraiment réussir à atteindre toutes les personnes concernées.

Devant de tels constats sur les limites des mesures existantes, sur la corruption et sur la violence, les représentantes et représentants de ces quatre groupes signalent qu’il faut continuer de mettre de la pression sur le gouvernement et que nous devons continuer à travailler ensemble.

- Rencontre avec Nuestras hijas de regreso a casa
La coordonnatrice de Nuestras hijas estime aussi que la nomination des Commissaire et Procureure spéciales constitue le résultat des pressions qui ont été exercées par les organisations internationales sur le gouvernement mexicain, suite aux efforts de diffusion déployés par les groupes de la société civile. Par contre, la réponse est insuffisante. Le gouvernement de l’état s’adonne à de la torture pour s’épargner la peine de trouver les vrais coupables. Ce ne serait pas dans l’intérêt de l’état de favoriser des enquêtes en bonne et dû forme car on pourrait bien découvrir que la police a participé aux meurtres.

Au-delà de ces soupçons, les préoccupations de la coordonnatrice portent sur la justice sociale et les conditions de vie des femmes que Nuestras hijas accompagne. La question des ressources est centrale et c’est précisément autour de cette question que le clivage entre Nuestras hijas et Casa Amiga se fait sentir. La coordonnatrice de Nuestras hijas est convaincue que Casa Amiga est financée par des gens riches de Ciudad Juárez alors qu’elle-même n’a aucun appui local. Le clivage entre les deux groupes s’exprimait encore plus fortement dans le contexte de la marche internationale à Ciudad Juárez à laquelle Nuestras hijas n’a pas participé. Rappelons que cette marche, tenue le 14 février 2004, a été organisée conjointement par Amnistie Internationale et le V-Day. Le V-Day est un mouvement mondial qui lutte pour l’éradication de la violence envers les femmes et les fillettes. Il mène un travail de collecte de fonds et de sensibilisation en organisant au profit de sa cause des représentations de la pièce plusieurs fois primée « Les monologues du vagin » d’Eve Ensler, auteure dramatique et fondatrice de V-Day (10). Casa Amiga se trouve parmi les groupes avec lesquels le V-Day collabore alors que Nuestras hijas n’aurait pas été invité.

La coordonnatrice de Nuestras hijas est tout aussi critique de l’ICHIMU que le sont les autres groupes rencontrés. Elle considère que l’institut a coopté les mères en profitant de leur peu d’instruction. En retour de l’argent qu’elles touchent en provenance de l’état et de faveurs telles que des repas et des excursions, les mères doivent s’engager à ne faire partie d’aucun groupe. Elles sont traitées en victimes et incitées à demeurer passives, affirme la coordonnatrice. Au contraire, Nuestras hijas travaille davantage à ce que les femmes connaissent leurs droits, qu’elles se défendent et qu’elles exigent leur dû. Par contre, le prix à payer est élevé car les mères qui sont avec Nuestras hijas ne reçoivent pas d’argent. La coordonnatrice estime que l’ICHIMU devrait accorder ses fonds à toutes les mères, pas seulement celles qui font partie de l’Association. La directrice de l’ICHIMU, Victoria Caraveo, est directement visée par ces critiques en ce qu’elle aurait réussi à diviser les groupes de mères, à les dissoudre.

En somme, les propos de la coordonnatrice de Nuestras hijas convergent avec ceux des autres groupes rencontrés en ce qu’elle estime que l’état de Chihuahua est grandement responsable de la stagnation des enquêtes. En ce qui concerne les mères, la stratégie de l’état telle que véhiculée par l’ICHIMU est clairement de les diviser entre elles. Enfin, elle souhaite que des gouvernements étrangers émettent une déclaration qui fasse pression sur le gouvernement fédéral.

- Rencontre avec les mères des victimes
- Témoignage d’Evangelina Arce :
Evangelina a brièvement commenté l’absence des autres mères et a déclaré que les mères sont très en colère, qu’elles se sentent utilisées alors que l’enquête n’avance toujours pas. Elle a reçu plusieurs témoignages de solidarité d’un peu partout. Amnistie Internationale lui a même envoyé son rapport personnellement.

Sa fille, Silvia Arce, mère de trois enfants, est disparue en 1998 et les agents en charge n’ont pas fait le suivi. Le dossier a été ouvert durant quatre ans et demi et ça n’a rien donné : "C’est resté ici, à Juárez". Evangelina ressent haine et colère contre le gouvernement qui maintient l’impunité. Elle croit que les agents de la PGR (bureau du Procureur général de la République), les judiciales (police judiciaire), ont amené Silvia. Ils auraient été couverts par les policiers de l’état. Evangelina voudrait "tirer les oreilles" au gouvernement pour qu’il fasse les enquêtes. Le problème est lié aux différents niveaux judiciaires du gouvernement. Elle a l’espoir qu’on va finalement découvrir le corps de sa fille dans une de ces fosses… Elle ne croit pas aux organisations de Juárez car elles sont divisées entre elles. Elles reçoivent de l’argent mais elles, les mères, n’en reçoivent pas. Les organisations profitent de leurs souffrances ; elles ne leur disent jamais rien des fonds qu’elles reçoivent. C’est pour ça qu’elle se définit comme "neutre" (i.e. comme n’appartenant pas à une organisation). Elle a recours à une avocate et a envoyé son cas à l’ONU. Elle dit : "Lorsque j’ai dit à la CNDH (Commission nationale des droits humains), à Soberanes, que c’est la PGR qui a enlevé ma fille, c’est là que j’ai été suivie et battue, juste parce que je réclamais justice."

On lui a fait des appels anonymes la nuit pour l’intimider mais elle dit ne pas avoir peur. En novembre dernier, des membres du Congrès des États-Unis sont venus de Washington, de même que des députés, et elle les a rencontrés. À 23 heures, quand elle est arrivée à la maison, il y avait un message comme quoi le corps de sa fille avait été trouvé et on la convoquait dans un hôtel. Elle n’y est pas allée. Elle a appelé le bureau du Procureur général pour savoir qui avait appelé mais on l’a assurée que personne de ce bureau ne l’avait fait. On a essayé de savoir qui avait laissé le message. Suite à cet événement, Evangelina a fait une dénonciation qui est restée sans résultat. Elle a maintenant peur de marcher dans les rues. Tout ce qu’elle veut savoir, c’est ce qui est arrivé à sa fille. Elle trouve difficile de ne pas savoir le sort qui lui a été réservé. Elle continue : "Je suis une des principales mères qui luttent depuis longtemps. J’aide les autres à faire leurs démarches". L’une de ces démarches consistait à demander au gouvernement d’aider les mères à payer les funérailles et à renvoyer les corps à leurs lieux d’origine. On insistait également pour que les résultats des tests d’ADN soient transmis aux familles des victimes. Elle ajoute : "Je n’aurais jamais pensé que ça m’arriverait à moi, que ma fille disparaisse, parce que je travaillais aux droits humains. Je continue à aider les personnes qui cherchent à se défendre. Je fais ce que je peux. Il y a beaucoup d’impunité. Quand une jeune disparaît, les autorités nous disent de chercher d’abord nous-mêmes et qu’ensuite, elles interviendront. On n’a plus envie de donner de l’information aux autorités, on ne leur fait plus confiance. Il faut qu’on fasse encore plus attention qu’auparavant, d’autant plus que j’ai déjà été battue.
Les gouvernements se couvrent les uns les autres. Il y a beaucoup de mamans qui ne savent pas comment ou quoi faire. Il y a encore beaucoup de disparitions récentes de jeunes filles. Plusieurs mères ne dénoncent plus les cas de disparition. On est toutes du monde pauvre qui vivons à la périphérie. Il n’y a pas une seule fille riche qui a disparu. Le gouverneur Patricio nous dit que nos filles sont provocantes et que c’est pour ça qu’elles sont tuées. Il avait promis de régler le problème, mais il n’a pas tenu sa promesse électorale. Au niveau international, il y a beaucoup de gens qui écrivent des lettres à Patricio [le gouverneur de l’état de Chihuahua], à Creel [Ministre de l’intérieur], à Fox [président de la République]. Il y a des gens qui se préoccupent de ma protection. C’est dangereux pour nous : même les journalistes ne sont pas fiables."

- Témoignage d’Esther Luna
La fille d’Esther Luna, Brenda, est disparue en septembre 1997. Encore étudiante au secondaire, elle a dû se résoudre à aller travailler pour aider sa famille – Esther est en effet malade et les conditions de vie de la famille sont précaires. Brenda venait d’avoir quinze ans, donc trop jeune pour les maquiladoras. La jour de sa disparition, elle devait commencer à travailler comme domestique. La journée antérieure, Esther lui avait montré comment se rendre au quartier où elle devait travailler. Elle n’est jamais revenue.

"Je suis allée là où elle était supposée travailler, mais lorsque je suis arrivée, la dame m’a demandé pourquoi je n’avais pas envoyé ma fille. Nous sommes allées avec la dame voir les autorités, on a fait le tour des pompiers, des hôpitaux. La dame m’a aidée pendant une semaine. Tous les jours, on allait voir les autorités. Au bout de trois semaines, on a retrouvé un corps sur un terrain vague qui appartient à PEMEX (Pétroles mexicains, entreprise d’État). Comment ça se fait que les autorités l’ont retrouvée là, précisément ? Je pense que c’est parce que c’est eux [qui l’ont tuée]. Ils m’ont demandé si je voulais aller identifier le corps même s’il était incomplet. Il n’y avait que des os, je l’ai reconnue à cause des vêtements qu’elle portait. Aussi, elle avait une cicatrice de morsure de chien antérieure à sa disparition et les marques apparaissaient encore sur ce qui lui restait de jambe. Les autorités ont dit que cette identification n’était pas suffisante. Ils ont proposé une analyse d’ADN. Ils m’ont demandé un échantillon de sang et ont envoyé un morceau d’os de ma fille à Mexico.
J’allais continuellement demander les résultats. Au bout d’un an, on m’a dit qu’ils avaient perdu le morceau d’os…comme si c’était un os d’animal ! On m’a offert un nouveau test d’ADN à Houston : n’importe où, mais donnez-moi son corps pour que je l’enterre. Ils ont pris un autre échantillon. L’attente a été d’une autre année. J’allais tous les jours pour avoir les résultats. On m’a dit que l’analyse était négative, sans plus d’information ou de preuves. J’ai réclamé le corps tant et plus. On m’envoyait promener. On est allé jusqu’à m’offenser en me disant que ma fille était probablement en train de s’amuser. Je m’en fous, je leur disais, mais donnez-moi le corps.
Après 5 ans de souffrances, j’ai appris l’existence de Casa Amiga, en 2002. Je leur ai raconté mon problème et ils ont demandé une autre enquête. Après deux mois, les résultats ont été positifs et j’ai enfin pu l’enterrer. Je suis résignée, mais pas tranquille, car j’ai d’autres filles, de 19 et 24 ans. On est enragées contre la justice qui ne rend pas justice. Je crois qu’on a tous les mêmes droits, même quand on est pauvre.
On veut que ça arrête. On est enragées, on se sent impuissantes et on a peur.J ’espère que vous allez nous aider à faire pression sur le gouvernement pour qu’il nous écoute. C’est beaucoup de souffrance. Je remercie d’ailleurs Casa Amiga car je n’avais pas les moyens pour les funérailles. C’est Casa Amiga qui a payé et qui a donné un suivi psychologique à mon autre fille. J’ai toujours peur que ma fille ne revienne pas à la maison. Casa Amiga paie mes médicaments."

À la ville de Mexico
- Rencontre avec Mujeres para el diálogo
Au moment de sa visite au Québec, Miriam Martínez Méndez, la coopérante mexicaine à l’origine du projet de délégation québécoise à Ciudad Juárez, était directrice du Centre d’appui pour les femmes Margarita Mag ón, membre de la Red Género y Economía ou Red G (Réseau genre et économie). C’est par son entremise que la Commission a établi le contact avec ce réseau. La coordonnatrice de la Red G l’est aussi du centre Mujeres para el diálogo où elle a reçu les membres de la Commission.

Sur la question du féminicide, Mujeres para el diálogo s’adonne à des activités de sensibilisation du public. Ce centre a endossé l’initiative du centre Margarita Magón qui a interpellé la Cour supérieure quant au respect des lois contre les violences faites aux femmes. Lors du Sommet de Cancún en septembre 2003, la Red G a lancé un appel pour qu’il y ait un forum sur les droits des femmes dans les accords commerciaux. Enfin, parmi les autres actions de sensibilisation, il y a eu la marche du 25 novembre 2003 à Mexico organisée par les ONG de la ville, en collaboration avec le gouvernement municipal qui appuie les dénonciations du féminicide.

Mujeres para el diálogo est en lien à la fois avec Casa Amiga et avec Nuestras hijas, à Ciudad Juárez, même si les membres sont conscientes des tensions qui marquent les groupes dans cette ville. Elles attribuent les difficultés au manque de communication entre les groupes. Elles estiment qu’il est important qu’il y ait une coordination de toutes les forces et que des initiatives doivent être prises à cet effet. Par contre, il serait peut-être difficile d’en arriver à une coordination nationale ; en fait, personne ne voudrait la prendre en charge. On doit plutôt penser à des alliances. En ce qui concerne la sensibilisation sur le plan international, les membres du centre suggèrent que la Commission se joigne aux actions contre l’impunité de façon à embarrasser le gouvernement mexicain.

En somme, les membres de Mujeres para el diálogo sont conscientes des difficultés de coordination des groupes nationaux travaillant à la dénonciation de l’impunité mais réitèrent l’importance, en collaboration avec des groupes de l’extérieur du pays, de faire pression sur le gouvernement mexicain.

- Rencontre avec le Frente internacional contra el femicidio
C’est Mujer Arte, un groupe d’artistes féministes, qui se trouve à l’origine du Front international contre le féminicide qui a été créé le 25 novembre 2003. C’est dans le but d’internationaliser la prise de conscience quant au problème de Juárez que Mujer Arte a formé le Front. Ses objectifs ne concernent pas seulement le féminicide dans cette ville mais bien tout ce qui peut être considéré comme tel dans le monde. Plusieurs groupes font partie de ce Front tels que Voces por una acción de identidad de género lesbiaca (Voix pour une action d’identité de genre lesbienne), Grupo de tecnología alternativa (Groupe de technologie alternative). Des représentantes de la Secretaría de la mujer del Partido de la Revolución Democrática – PRD (secrétariat de la femme du PRD), du Partido Obrero Socialista (Parti ouvrier socialiste) et du milieu universitaire comme la Universidad Nacional Autónoma de México – UNAM (Université Nationale Autonome du Mexique) se trouvent également dans le Front. À Juárez, le Front entretient des liens avec Nuestras hijas de regreso a casa.

Pour les membres du Front, présenter le féminicide comme un phénomène isolé est une démarche qui relève du "féminisme de droite". Il faut lutter contre ce genre de féminisme en situant le féminicide dans le contexte de l’impérialisme et du néolibéralisme qui ont fait du Mexique un pays colonisé. "Le féminicide est un spectacle pervers ayant pour but de détourner notre attention des accords commerciaux, de la signature de la ZLÉA et de l’ethnocide qui se déroule dans le sud du Mexique", affirment les membres du Front.

Ciudad Juárez est dominée par les multinationales et l’on y observe un lien très intime entre les maquiladoras et le gouvernement. Les infrastructures et les ressources sont accaparées par les maquiladoras : la ville a grandi mais elle ne s’est pas développée. La sécurité des travailleuses n’est pas garantie. La loi fédérale du travail n’est pas respectée, pas plus que l’environnement. La constitution est violée. De plus, la situation particulière de la frontière favorise le féminicide. Bref, cette ville représente l’extrême de l’oppression de la femme. Le gouvernement, du moins un secteur du gouvernement, est complice de la situation. Il protège non seulement les multinationales y compris celles du crime organisé, mais aussi les groupes et individus qui s’adonnent au sexe nécrophile et au trafic d’organes.

Les féministes de droite ne veulent pas parler des aspects structurels du féminicide et des implications du gouvernement car elles recevraient de l’argent de l’État. Actuellement, le Front fait circuler le texte d’une plateforme de principes pour lutter contre le féminicide et invite différents groupes à y adhérer.

En somme, l’analyse du Front international contre le féminicide rejoint les analyses critiques du néolibéralisme. Comme son nom l’indique, le front est désireux de partager cette analyse sur le plan international. Enfin, les propos tenus par les membres évoquent des divisions idéologiques entre les groupes, divisions entretenues pour une part par l’État.

- Rencontre avec le Frente auténtico del trabajo
Le FAT est un syndicat indépendant possédant des centres de formation dans 16 régions du Mexique dont le CETLAC à Ciudad Juárez. Étant donné le travail qu’il réalise auprès des ouvrières et ouvriers des maquiladoras et son implication dans la lutte au féminicide, il est apparu pertinent à la Commission de rencontrer l’équipe du FAT. Les objectifs de la rencontre étaient d’en savoir davantage sur les actions menées contre le féminicide et de connaître leur perception de ce que le gouvernement et les groupes font. De plus, il s’agit d’un partenaire de longue date de la CSN (Confédération des Syndicats nationaux) et du CISO (Centre international de solidarité ouvrière). Tout comme d’autres organisations, le FAT considère que l’analyse de l’équité de genre doit se faire dans le contexte de la mondialisation et fait des efforts concrets en ce sens. Un des quatre coordonnateurs nationaux du FAT est en fait une coordonnatrice et est aussi responsable du comité Equidad de Género (équité entre les genres). Enfin, le FAT lutte pour que les droits des travailleurs soient reconnus comme des droits humains.

Bien qu’il soit difficile de le démontrer, il existe un lien entre l’industrie maquiladora et le féminicide. Le modèle de développement proposé à Juárez s’appuie sur la marchandisation de l’impunité et la culture frontalière se combine à ce processus. Le gouvernement, à travers le syndicat officiel, "vend" aux entreprises la garantie que les travailleurs et les travailleuses ne s’organiseront pas. Les entreprises paient des sommes allant jusqu’à 250 000 $ US au syndicat en échange de cette garantie. Ce sont des contrats collectifs de protection. Les autorités sont ainsi complices du viol des droits des travailleurs.

Par contre, le gouvernement du Mexique a très peur que son image sur la scène internationale ne se détériore. La PGR a d’ailleurs commencé à intervenir à Ciudad Juárez après que la communauté internationale se soit emparée du cas. C’est pour cette raison que le FAT privilégie les alliances sur ce plan et essaie de sensibiliser l’opinion publique contre l’impunité autant au Mexique qu’au-delà des frontières du pays. Selon le FAT, il faut continuer à faire pression sur le gouvernement fédéral mexicain, par exemple, en adressant régulièrement des courriels au président Fox, en dénonçant tant les contrats de protection qu’une possible industrie sexuelle extrême, et en demandant qu’on en finisse avec l’impunité. Étant donné les tensions existantes entre les différents groupes, le FAT ne pourrait former lui-même une coalition d’organismes voués à cette dénonciation ; il pourrait néanmoins jouer un rôle technique pour l’appuyer.

En somme, l’analyse du FAT porte sur la violation des droits des travailleurs, situation avec laquelle le gouvernement serait complice. Cette violation des droits des travailleurs, particulièrement au sein des maquiladoras, contribue à établir et à entretenir une situation d’impunité qui, à son tour, permet le féminicide. Tout comme les autres organisations, le FAT favorise les alliances sur le plan international pour exercer des pressions sur le gouvernement mexicain et souligne la difficulté de cette alliance sur le plan national.

CONCLUSION

Notre Commission, rappelons-le, avait comme objectif d’exprimer notre solidarité aux groupes qui luttent contre l’impunité en rapport avec le féminicide et de faire pression sur les autorités concernées pour qu’elles mettent véritablement en œuvre les recommandations faites par différentes organisations de défense des droits. Le résumé que nous avons fait précédemment de nos diverses rencontres montre bien comment nous avons tenté de répondre à ce double objectif. Ajoutons à cela, que nous avons rencontré la presse à deux reprises : une fois à Ciudad Juárez et une autre à Mexico pour publiciser la présence de notre Commission, expliquer son mandat et attirer l’attention sur certains éléments que nous avions observés. Dans les deux cas, la couverture de presse a été très satisfaisante. De façon générale, nous avons pu constater une grande ouverture et collaboration de la part des personnes ou organismes que nous avons rencontrés. Enfin, la participation de deux d’entre nous à la Marche du 14 février, Pour la paix et contre la violence - V-Day, a constitué un moment important de solidarité avec la coalition de groupes qui organisait cet événement d’envergure internationale.

En somme, notre séjour nous aura permis de mieux connaître les nombreux aspects que soulève le problème des enlèvements et assassinats de jeunes femmes à Ciudad Juárez. Nous pourrons ainsi en témoigner dans nos milieux respectifs et entreprendre des actions appropriées. Il s’agit là du dernier objectif que s’était fixée la commission et auquel nous devons maintenant répondre. Dans ce qui suit, nous dégagerons certains constats et proposerons quelques éléments d’analyse.

Le premier constat que nous pouvons faire est que la très grande majorité des personnes que nous avons rencontrées reconnaissent qu’il existe un problème d’impunité auquel il faut mettre fin. Précisons ici que l’impunité représente une pratique généralisée qui traverse l’ensemble du processus judiciaire et empêche, tout à la fois, l’identification, la poursuite et la condamnation des véritables coupables. En ce qui concerne les crimes commis contre les femmes de Ciudad Juárez depuis dix ans, les autorités affirment que des mesures sont prises, aux différents paliers de gouvernement, pour éclaircir la situation et prévenir de nouveaux crimes, tandis que les représentantes et représentants des organisations non gouvernementales trouvent que rien de significatif n’a été fait en ce sens et doutent de la valeur ou de l’efficacité des quelques mesures mises en place.

Au niveau fédéral, rappelons que deux mesures importantes ont été prises. Il s’agit, premièrement, de la nomination, en octobre 2003, de l’avocate Guadalupe Morfín Otero à titre de  commissaire spéciale relevant du Président de la République. Son rôle est de superviser et coordonner toutes les actions engagées dans le but d’élucider les disparitions et assassinats de femmes à Ciudad Juárez. Elle est aussi responsable de la commission pour prévenir et enrayer la violence contre les femmes. Le principal doute que l’on peut soulever ici est relatif aux ressources véritables (humaines et financières) dont elle disposera pour faire ce travail et à la durée même de son mandat laquelle, pour le moment, n’est pas précisée.

La deuxième mesure adoptée est la nomination, en janvier 2004, d’une procureure spéciale relevant du ministère de la Sécurité publique, madame María López Urbina. Si elle le juge pertinent, cette procureure a le pouvoir de reprendre toutes les enquêtes faites pour élucider les assassinats de femmes à Ciudad Juárez depuis 1993. Elle est entourée d’une dizaine d’experts. Étant donné que la mise en place de cette mesure est récente, il est difficile de l’évaluer, mais déjà certaines organisations non gouvernementales doutent de son efficacité. Deux éléments sont relevés : la crédibilité ou la qualité professionnelle des personnes qui entourent la procureure spéciale et, surtout, la non indépendance de cette dernière qui, notamment, a œuvré pendant 14 ans au sein de la police fédérale sous le gouvernement précédent. Ajoutons à cela que le poste même de procureure spéciale relève de l’appareil judiciaire et, qu’en ce sens, la personne qui l’occupe a une marge de manœuvre limitée.

Outre ces deux mesures, nous pouvons également mentionner le programme de prévention mis en œuvre dans la municipalité de Ciudad Juárez et qui comporte, du moins en théorie, certains aspects intéressants. Mais, encore ici, ces actions en sont à leurs débuts et nous ne pouvons présumer de leur efficacité réelle, d’autant plus que le bien-fondé de plusieurs aspects du programme ne semble pas reconnu par les groupes de la société civile que nous avons rencontrés, à cause de la méfiance existante et dont nous parlerons plus bas.

La situation d’impunité qui prévaut à Ciudad Juárez est à mettre en relation, bien sûr, avec le climat de violence qui règne dans cette ville frontalière abritant le plus puissant cartel de drogue du Mexique. Dans un tel contexte, l’impunité alimente la multiplication des crimes violents et profite aux narcotrafiquants ainsi qu’à leurs complices de tout acabit. En ce qui concerne, de façon plus spécifique, les violences envers les femmes, on peut dire que l’impunité s’enracine dans un contexte de machisme où la violence contre les femmes est banalisée et tolérée. Dans ce cas, des femmes sont enlevées et assassinées parce qu’elles sont des femmes et l’impunité des auteurs de ces crimes contribue, à son tour, à augmenter ou à nourrir ce type de violence. Les femmes ne sont pas victimes d’un règlement de comptes, elles sont victimes à cause de leur sexe. Ces crimes systématiques commis à l’endroit des femmes depuis 1993 et restés impunis nous incitent à parler, à l’instar de bien d’autres, d’un féminicide. Féminicide dont, en dernier ressort, les autorités politiques sont responsables.

La situation d’impunité peut également être mise en relation avec la présence de nombreuses maquiladoras (un peu moins de 300) installées dans cette immense zone franche. Ces usines d’assemblage pour des transnationales n’observent pas les lois du pays, défient les normes internationales du travail et se déresponsabilisent vis-à-vis les mesures de sécurité à prendre pour assurer la protection de leurs ouvrières. Elles ne participent en rien au développement de la ville qui se fait de manière anarchique et dans laquelle, rappelons-le, une portion importante de la population vit dans des conditions misérables. Nous devrons continuer d’exercer des pressions, le plus largement possible, pour que ces usines respectent les lois nationales et les normes internationales du travail et, notamment, travailler en solidarité avec le Centre d’études et de formation ouvrière (CETLAC) de Ciudad Juárez.

Relié à l’impunité et à la violence, il y a le problème de la corruption et de la torture que nous n’avons pas constaté "de visu", mais dont plusieurs personnes provenant des organisations non gouvernementales nous ont abondamment parlé (même le représentant de la Commission nationale des droits humains du Mexique en a fait état). D’ailleurs, ce double problème a été relevé dans la plupart des rapports faits sur les assassinats de femmes à Ciudad Juárez. L’arrestation, assez récemment, d’agents de l’état, de policiers ainsi que la mise sur pied d’un programme de formation de la police attestent de l’existence de la corruption. Toutefois, ces quelques tentatives de redressement n’ont pas suscité plus de confiance par rapport à l’appareil judiciaire. Nous pouvons témoigner du fait qu’il y a une très grande méfiance de la population à l’égard de ceux qui sont censés faire respecter la loi et garantir les droits des accusés et des victimes. Ce manque de confiance est profondément enraciné et seuls des changements structurels importants contribueront progressivement à l’enrayer. À cet effet, plusieurs nous ont parlé de la nécessité d’apporter des modifications au système judiciaire afin de favoriser une plus grande indépendance et transparence ainsi qu’une meilleure coordination entre les différents paliers de gouvernement. D’ailleurs, Amnistie internationale a demandé à plusieurs reprises au Mexique d’apporter de profondes réformes à son système judiciaire.

Le climat de méfiance nous semble donc assez généralisé et engendre de multiples divisions ou suspicions : entre les représentants des différents partis politiques, entre les différents niveaux ou instances de pouvoirs, entre certaines organisations non gouvernementales et les autorités (policières, judiciaires et politiques) et entre les organisations non gouvernementales elles-mêmes. Ces dernières divisions, d’après ce que nous avons constaté, sont alimentées par les pouvoirs en place. Elles nous ont profondément touchées car, à nos yeux, elles entravent le développement des solidarités nécessaires pour s’attaquer aux causes ainsi qu’aux auteurs de ce féminicide.

Parmi tous les facteurs pouvant expliquer cette division, celui qui nous est apparu fondamental concerne la rareté ou l’allocation des ressources ainsi que les sources mêmes de financement (entrepreneurs privés, gouvernement, fondations étrangères, etc.). Ainsi, accepter des fonds du gouvernement peut apparaître, aux yeux de certains organismes, comme se faire complice d’une récupération du problème par les pouvoirs politiques. D’autres déplorent aussi le peu d’argent qui est consacré à l’aide aux familles des victimes comparativement aux fonds dont disposent quelques groupes dont la mission spécifique ne concerne pas directement les assassinats et disparitions de femmes de Juárez. Enfin, plusieurs nous ont parlé de la "manipulation" des mères des victimes et de leur répartition entre plusieurs groupes. Ainsi, l’Institut de la femme de l’état de Chihuahua (ICHIMU), récemment créé, a coopté la plupart des mères de Ciudad Juárez. Toutes les organisations non gouvernementales rencontrées voient là une manœuvre pour faire taire les mères et les empêcher de revendiquer leurs droits. Le problème de l’aide, sous de multiples formes, accordée aux mères ou aux enfants des victimes nous semble crucial et nos rencontres nous ont permis de voir que les critères d’attribution de cette aide sont encore mal définis et que, dans tous les cas, l’aide est nettement insuffisante. Bien plus, certaines mères sont victimes de la corruption existante et continuent d’être intimidées, harcelées ou agressées. L’urgence d’agir s’impose et Amnistie internationale propose, dans son rapport rendu public en août 2003, différents moyens d’intervenir pour soutenir des mères.

Comment expliquer ce féminicide ? Quelles hypothèses retenir? Nous nous reportons ici à un passage du rapport d’Amnistie Internationale que nous endossons : 
"On parle de l’implication de trafiquants de drogue, de crime organisé, de gens qui habitent aux États-Unis ; il y a aussi des rumeurs selon lesquelles les responsables seraient "protégés". Certains parlent de satanisme, de commerce illicite de films pornographiques (snuff films) et des accusations de trafic d’organes humains circulent également. Cependant, les enquêtes n’ont pas encore permis de confirmer l’une ou l’autre de ces hypothèses, elles contribuent simplement à alimenter une peur encore plus grande au sein de la population de Chihuahua" (p.4 du Résumé en français).

Il nous semble que plusieurs de ces hypothèses peuvent être valables et que des liens de complémentarité pourraient être établis entre elles. Étant donné la complexité des facteurs en cause, il est donc peu probable qu’une seule hypothèse soit confirmée. Rappelons-le, si ce féminicide a pu se produire c’est à cause de l’impunité dont jouissent les différents auteurs des violences infligées aux femmes. Cela nous ramène à la nécessité de mener des enquêtes sérieuses et impartiales conduisant à l’inculpation des véritables coupables.

L’ensemble des éléments que nous avons mentionnés précédemment explique pourquoi les enquêtes n’ont pas abouti. On peut affirmer, de plus, qu’il y a eu beaucoup de "manipulations" quant à l’identification de la cause des décès dans le but, croyons-nous, de dissimuler le caractère systématique de ces crimes et de minimiser, pour l’État, l’importance de la réparation à faire. Par exemple, si la violence conjugale ou familiale est retenue comme cause d’un bon nombre de décès, cela peut laisser croire qu’il s’agit d’un "problème privé", en plus d’éliminer le droit, pour les familles de ces victimes, de bénéficier d’allocations attribuées par l’État.

Selon les divers organismes que nous avons rencontrés, la première façon d’exprimer notre solidarité est de poursuivre la pression politique sur le gouvernement de Vicente Fox. D’ailleurs, c’est grâce à la pression internationale que l’ampleur et la gravité du problème ont d’abord été dévoilées. Il faut donc continuer à exercer une pression pour que les mesures récemment mises en place portent fruit et que d’autres, comme le souhaitent différentes organisations, soient développées afin de combattre efficacement l’impunité et faire cesser toutes les formes de violence envers les femmes. La pression que nous comptons faire ici, auprès de nos deux paliers de gouvernement, s’accompagnera d’une sensibilisation des membres de nos groupes et de la population en général par rapport à ce qui se passe dans un pays avec lequel, notamment, nous entretenons des relations privilégiées dans le cadre de l’ALÉNA.

Dans un monde où semblent compter par-dessus tout les échanges commerciaux et les objectifs de rentabilité économique que poursuivent les grandes entreprises, il est plus que jamais nécessaire de tisser des liens de solidarité avec les groupes qui luttent pour contrer les violences envers les femmes, pour le respect de la justice et de la dignité des personnes. Notre court séjour au Mexique aura été un moment fort pour le développement de tels liens.

Notes :
1. La campagne de solidarité internationale "Ni una muerta más" a été initiée par des groupes de femmes et des ONG mexicains. Les signataires de la pétition en ligne, destinée aux autorités fédérales du Mexique, à celles de l’état de Chihuahua et de la municipalité de Juárez, demandaient qu’une enquête sérieuse soit menée sur les meurtres et disparitions de femmes de Ciudad Juárez et réclamaient que les autorités s’engagent dans un travail de prévention de la violence contre les femmes mexicaines.
2. Les statistiques disponibles sur le nombre de femmes assassinées et disparues à Ciudad Juárez sont souvent contradictoires. Des écarts importants existent entre les statistiques officielles du gouvernement mexicain et celles des organismes de défense de droits humains. Ce rapport s’appuie sur les données d’Amnistie internationale qui a la réputation de mener ses enquêtes avec rigueur.
3. Cette section a été rédigée à partir d’informations provenant des sources suivantes : Centre international de solidarité ouvrière (CISO) ; Casa Amiga Centro de Crisis de Ciudad Juárez ; Centro de Estudios y Taller Laboral (CETLAC) de Ciudad Juárez ; articles du quotidien El Paso Times ; Labrecque, M.F. : "Le travail des jeunes femmes dans les maquiladoras, la violence sexualisée et l’impunité" : le cas de Ciudad Juárez, Mexique" conférence donnée dans le cadre de l’Université Féministe d’été, Université Laval, juin 2003 ; Lucie Lortie : "Meurtres et disparitions de femmes à Ciudad Juárez au Mexique", atelier présenté au Congrès des jeunes d’Amnistie internationale, novembre 2002 ; l’Instituto Nacional de Estadísticas Geografía e Informática du Mexique.
4.70% des 3400 maquiladoras mexicaines se concentrent à la frontière nord. Elles engagent plus d’un million d’ouvrières et d’ouvriers.
5.En 2000, il y avait 312 établissements qui offraient 255 500 emplois. Plusieurs multinationales choisissent maintenant l’Amérique centrale et la Chine où les salaires sont encore plus bas. Les fermetures d’usines ont fait grimper le taux de chômage de moins de 1% en 2000 à 3% en 2003.
6. Au moment d’écrire ces lignes, soit le 10 mars 2004, on apprenait que le Procureur de l’état de Chihuahua, Jesus José Solis, venait tout juste de démissionner sous la pression des accusations selon lesquelles il aurait protégé les narcotrafiquants.
7. L’ensemble de ce paragraphe est basé sur : Amnistie Internationale, 2001, Mexique. La justice trahie. http://www.amnesty.org/library/print/FRAAMR410212001
8. Vol. 1, no 2, 2003.
9. Vol. 1, no 3, 2003.
10. Communiqué de presse d’Amnistie Internationale : AMR 41/007/2004

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