- La "femme honnête" dans le système prostitutionnel -


Une caractéristique de notre système patriarcal est de séparer les femmes en deux groupes distincts : les "femmes honnêtes" (respectables) et les "putains" (non respectables). Cette distinction a pour fonction de contrôler la sexualité de l’ensemble des femmes. Les "femmes honnêtes" seraient celles qui ont une sexualité "sage" exclusivement réservée à un homme (leur mari) et qui, mieux encore, n’ont plus de sexualité après être devenues mère. A l’opposé, les "putains" ont une sexualité débridée, avec de nombreux hommes qui peuvent avoir accès à leur corps en leur donnant de l’argent. Le message que la société patriarcale adresse aux femmes est clair "si tu veux être respectée, soit une femme honnête et adapte ta sexualité en conséquence ».

Mais si l’on y regarde de plus près, on se rend compte que le système patriarcal n’envoie pas exactement ce message-là aux femmes. Le système patriarcal ne demande pas aux "femmes honnêtes" de réserver leur sexualité à leur mari. Le système patriarcal leur demande de réserver leur sexualité aux hommes qui lui fournissent aide matérielle et protection. Le critère principal des "femmes honnêtes" pour sélectionner un homme à qui elles réserveront leur exclusivité sexuelle, est l’aide matérielle et la protection qu’il pourra leur fournir. Ce critère est souvent matérialisé par la situation professionnelle de l’homme et/ou par sa carrure.

De plus, comme je vais l’illustrer plus loin, la "femme honnête" se verra inciter à diverses occasions à prester un service sexuel à d’autres hommes qui lui fournissent aide matérielle et protection.

Le fait que le système patriarcal instrumentalise la sexualité des femmes pour la transformer en monnaie d’échange contre une aide matérielle ou une protection, démontre que ce système patriarcal est un système prostitutionnel.

Ce qui différencie la "femme honnête" de la "putain" n’est donc pas une sexualité "sage" ou "débridée", ni une sexualité utilisée ou non comme monnaie d’échange. Ce qui différencie la "femme honnête" et la "putain" est le fait que la "putain" demande explicitement de l’argent en échange d’un service sexuel. 

Un cas vécu…

Pour illustrer ce système prostitutionnel où les "femmes honnêtes" sont incitées à fournir un service sexuel aux hommes qui leur apportent aide ou protection, voici un cas que j’ai personnellement vécu récemment.

Un mercredi d’octobre, un orage terrible s'abat sur Bruxelles. Je sortais de mes cours vers 20h30 et j'ai juste pu me mettre à l'abri contre un mur sous un morceau de toit pour voir tomber la pluie. Et elle tombait ! Une pluie digne d’orage tropical avec des éclairs, du tonnerre et 10 à 20 cm d'eau sur le sol. Un orage comme on n'en voit peu dans nos climats tempérés. Plus tard dans la soirée, un ami nous a téléphoné parce que la foudre est tombée sur son toit, ce qui démontre la gravité de cet orage. Mais à ce moment-là, j'étais encore pendant de longues minutes sous mon abri à espérer que ça se calmerait. C'est à partir de là qu'allait se dérouler une belle illustration du système prostitutionnel.

L'orage durait... durait... 20h45... 20h55... 21h10... J'étais là toute seule contre un mur entre les bâtiments de l'université, dans le soir illuminé par des éclairs. Et je n'avais pas envie d'affronter la pluie parce que j’avais encore près d’une heure de transports en commun pour rentrer chez moi, et je ne voulais pas tomber malade en étant tout ce temps trempée jusqu’à l’os.

21h20... 21h25...

Tout à coup, je vois passer devant moi quelqu'un avec un grand parapluie et les pieds dans les 15 cm d'eau. Il me voit et maugrée quelque chose sur le temps. J'hésite une fraction de seconde, puis je lui demande "vous n'allez pas en direction de la station de métro par hasard ?".
Lui (je remarque que c'est un homme) "oui, c'est ma direction".
Moi "je peux vous accompagner sous votre parapluie?".
Lui "oui oui bien sûr, venez".

Je cours dans les 15 cm d'eau et je me réfugie sous son parapluie.

Brèves présentations d'usage. Il m'explique qu'il travaillait au service informatique de l'université et que maintenant il est prépensionné (donc il n'est plus tout jeune...). Mais très vite, il entame une séance de drague lourde:
"Nous aurions pu nous rencontrer dans de meilleures circonstances",
"Viens de ce côté-ci chou, il y a moins d'eau... oh pardon, je vous appelle "chou", c'est sorti tout seul",
"Ne vous inquiétez pas, ça ne m'ennuie pas du tout de vous accompagner jusqu'à la station de métro, j'aime protéger les femmes",
Un éclair, "Ah ça c'est ma femme qui prend des photos, elle va encore me dire: qu'est-ce que tu faisais avec une jolie jeune femme à cette heure-ci?",
"Je vous colle un peu, mais c'est pour mieux vous protéger de la pluie".
"Ça me fait toujours plaisir de protéger une jolie dame".
"Ah ça c'est bien moi, j'accompagne une charmante dame jusqu'au métro et puis elle va me planter là comme un con" …(pas de réaction de ma part) "C'est pour rigoler... Faut pas faire attention à ce que je dis".

Là où ses propos devenait vraiment intéressant, c'est quand il a dit "vous savez, je fais la distinction entre les dames et les filles" (traduisez distinction femme honnête-putain ?). "Les dames et les filles, ce n'est pas la même chose". "Vous, vous êtes une dame". "Ne vous inquiétez pas, les dames, je les respecte".

Après 10 minutes de marche, nous arrivons au métro, je lui dis un rapide "merci beaucoup, bonne soirée". Alors que je m'éloigne, il crie depuis son parapluie "on se reverra, on se reverra..."

Analyse

Que nous démontre cette situation ? Une femme est en situation de demande d'aide. Par hasard, un homme peut lui fournir la protection nécessaire. Simple situation de solidarité humaine face aux éléments naturels ? Peut-être si c'était une situation où les deux protagonistes étaient du même sexe. Mais ici, il s'agit d'une relation entre une femme (dans le besoin) et un homme (dans le rôle du protecteur) dans un système prostitutionnel (société patriarcale). Très vite, l'homme va estimer normal que sa protection soit rétribuée sexuellement et va tout faire pour qu'elle le soit. Il ne va d'ailleurs en aucun cas s'inquiéter de la présence ou non d'un désir chez la femme. Il va se limiter à suggérer qu'il veut, lui, un service sexuel, parce qu'il estime normal que dans ce genre de situation, elle devrait le prester.

Sa phrase "vous savez, je fais la distinction entre les dames et les filles" est très intéressante. Dans son esprit, je ne suis pas une prostituée, je suis une femme respectable. Et pourtant, il estime normal que je lui rétribue la protection qu'il m'offre par un service sexuel. Ce qui montre une fois de plus que même les femmes dites "honnêtes" et "respectables" sont tenues de fournir des services sexuels aux hommes en échange de biens et/ ou services en nature.

Là où la limite est franchie, là où une femme "honnête" bascule dans la catégorie "putain", c'est quand elle demande explicitement de l'argent contre un service sexuel. En quelque sorte, quand elle profite du système prostitutionnel non pas pour obtenir une simple protection d'un homme (et donc donner un statut de supériorité et de valorisation à cet homme), mais pour lui soutirer de l'argent (et donc ne pas lui octroyer de statut de supériorité).

Si j'avais couché avec cet homme, j'aurais gardé ma "respectabilité". Protection en nature contre service sexuel, c'est respectable.
Si j'avais couché avant avec cet homme et que je lui avais demandé de l'argent pour m'acheter un parapluie, je serais devenue une putain. J'aurais perdu ma "respectabilité" parce que j'aurais profité du système (prostitutionnel) pour soutirer de l'argent à un homme.

Certaines féministes s’attaquent à la prostitution (dans le sens classique du terme) voire aux prostituées elles-mêmes, parce que ces féministes considèrent que le fait qu’un homme puisse avoir accès au corps d’une femme contre de l’argent dévalorise et humilie l’ensemble des femmes. Il "suffirait" donc d’abolir la prostitution pour que l’ensemble des femmes retrouvent leur dignité.

Malheureusement, cette proposition n’atteindra pas son objectif tant que l’ensemble du système prostitutionnel, celui qui touche toutes les femmes, ne sera pas remis en question.

Mwana Muke

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