- Bad Interloquée ? -
| Fausse route d'Elisabeth Badinter surprend plus par la publicité qu'il lui est faite que par son contenu ; cet engouement étonne tant par le nombre d'articles dans la presse magazine que par la virulence des attaques des associations féministes. Elisabeth Badinter veut montrer que le féminisme actuel fait fausse route ; c'est une réflexion louable, justifiée et nécessaire. On peut néanmoins regretter qu'elle soit faite par le biais de la presse grand public et non par un écrit universitaire. Il est en revanche inquiétant qu'Elisabeth Badinter se contente de réflexions insuffisantes, de pensées non abouties et de généralisations abusives. Elisabeth Badinter parle de victimisation de la part des féministes et déplore qu'on mette en avant les victimes de la domination masculine plutôt que les femmes qui ont réussi. Nous pourrions arguer qu'il y a plus de victimes que de gagnantes et que l'énonciation d'une domination se fait par sa dénonciation. Mais on ne peut en effet oublier que réagir en termes d'oppression monolithique et unilatérale conduit à des excès verbaux et au mépris - bien involontaire - des femmes les plus opprimées. Elisabeth Badinter s’offusque en effet qu’on compare le sort d’afghanes et d’européennes. Elle n’a évidemment pas tort. Si tout découle de la même oppression – et encore nous pourrions fortement nuancer ce point – les conséquences ne sont pas les mêmes. Comparer la situation des femmes européennes à celle des femmes afghanes paraît au mieux relever du mauvais goût, au pire de la malhonnêteté intellectuelle. on s’étonnera au passage qu’Elisabeth Badinter, pour évoquer Ellen Mac Arthur, évoque un « petit bout de femme » (…) « laissant derrière elle les marins les plus chevronnés » (ce qu’elle n’est donc pas). A victimisme, victimisme et demi ! Pour revenir à la victimisation, Elisabeth Badinter oublie que tout combat a besoin d’avoir ses victimes et ses bourreaux, quitte parfois à en inventer (voir Mac Kinnon, Dworkin). Un combat ne peut se fonder que sur l’énonciation des violences sous peine de se voir reprocher d’être sans but. De plus, il fédère celles qui « en sont ». Mais Elisabeth Badinter oublie que cette tendance n’est pas le propre du féminisme ; les noirs dénoncent ce que les blancs leur ont fait subir, les homosexuels, les hétéros, les pauvres, les riches, les juifs , les Gentils… Parler d’un groupe dominé dont certains membres ont pu s’en sortir, c’est en quelque sorte remettre en cause la souffrance de tout le groupe et loin d’être caractéristique du seul féminisme. Badinter nomme trois féministes américaines ; Brownmiller, Dworkin et Mac Kinnon. Elle commet une erreur de taille en omettant l’immense foule des féministes plus modérées : ces trois féministes sont loin d’être caractéristiques du féminisme américain et à plus forte raison du féminisme français. Elle précise néanmoins que certaines se sont opposées à ces universitaires mais beaucoup trop rapidement ; elle parle par exemple de Rich, dont elle doit ignorer les écrits pour ne pas la considérer comme radicale. Elle condamne, mais ne donne pas son opinion. Nous ne saurons pas pourquoi, selon elle, le harcèlement sexuel, le viol ou la pornographie ne découlent pas de la même oppression. La critique aurait été acceptable si elle avait fourni quelques éléments d’explication. Badinter évoque ensuite le harcèlement sexuel entre collègues. Elle pontifie avec complaisance sur les conséquences du harcèlement par un chef ; faits que nous connaissions déjà, et se contente d’affirmer qu’il vaudrait mieux apprendre à se défendre soi même. C’est ici que nous pouvons trouver la réflexion à la fois partielle et inachevée. Il aurait été intéressant de voir à quel moment la justice doit se substituer aux relations interpersonnelles et de comprendre pourquoi une relation hiérarchiquement égale doit se juger par la justice. Elle aurait pu aussi considérer que le harcèlement entre collègues n’est qu’un exemple archétypale des relations hommes/femmes. Ce qui gêne est au fond plus l’idée qu’elle se fait de cette loi, que la loi elle même. Cette loi fut sans doute votée « pour l’exemple » ; dénoncer et montrer l’asymétrie des relations hommes/femmes dans le travail n’est que la dénonciation à une moindre échelle des relations en société. Nulle salariée n’ira porter plainte contre un collègue pour des gestes déplacés non répétés, mais elle sait que la justice reconnaît cela comme indigne. C’est sans doute ce que Badinter a oublié ; personne ne souhaite régler, s’il peut agir autrement, des problèmes interpersonnels par la justice. Mais personne ne souhaite non plus « donner une bonne paire de claques », pour reprendre son expression, et passer ainsi du statut d’agressée à celui d’agresseuse. De plus, elle semble oublier que le harcèlement par un collègue peut conduire à l’ostracisme de la personne harcelée, qu’elle y cède ou pas. On le constate à l’école, le bouc émissaire d’un élève devient rapidement celui de toute l’école. Elisabeth Badinter pense que cette loi ouvre la porte à toute sortes de dérives dues au ressenti forcement subjectif de la victime. On pourrait aller plus loin en laissant entendre que la question de l’attouchement sexuel n’est qu’une question de ressenti et qu’une loi n’était pas non plus nécessaire. Elisabeth Badinter retombe, sans s’en rendre compte, dans le victimisme en pensant que toute femme n’a rien de mieux à faire que d’épier ses collègues masculins afin de débusquer un éventuel regard déplacé. Elisabeth Badinter critique également la comparaison qu’on a pu faire entre le viol et le harcèlement sexuel. Ce qu’elle feint de ne pas voir, c’est que les conséquences psychologiques sont fort voisines, même si elles n’atteignent pas la même intensité. Elle s’arrête à la façon d’empêcher le harcèlement, évidemment fort différent de la manière d’éviter un viol. Pour illustrer ses dires, Elisabeth Badinter reprend le mythe du « viol dans un parking par un homme de 23 ans armé d’un couteau ». Sans s’en rendre compte, elle pérennise l’idée d’un violeur inconnu, oubliant ainsi que la majorité des viols sont commis par des proches. Elle dit ensuite : « Contrairement à ce qu’on laisse croire , le traumatisme dans l’un et l’autre cas [viol et harcèlement] n’est pas le même ». Nous ne saurons pas qui est ce « on » ? Des féministes ? des psychiatres ? Elisabeth Badinter, page 83, s’étonne de la passivité de ceux et de celles qui subissent les pressions psychologiques d’un conjoint ; c’est omettre le syndrome de Stockholm, l’empathie, ; la volonté qu’il change, la peur de quitter un conjoint certes violent mais connu, pour l’inconnu. Réduire cela, comme elle le fait, à des considérations économiques, est peu crédible et surtout faux. Ses critiques envers l’ENVEFF, très mal accueillies par les féministes, sont pourtant essentielles. Il paraît maladroit de mettre au même plan des pressions psychologiques et des violences conjugales qui vont des coups au viol. Toute personne peut avoir, au cours des 12 derniers mois, comme le demande le questionnaire, critiqué la coiffure de sa conjointe, peu tenu compte des ses opinions ou dévalorisé ses actes, cela n’en fera pas une personne pouvant violer ou frapper. Il est certain, en revanche, qu’un mari violent, aura utilisé ces divers types de pressions psychologiques. Mêler les deux, pressions psychologiques et violences physiques, arrivent à diminuer la gravité des secondes et certainement pas à accentuer la gravité des premières. La critique de certaines féministes face à ces pages furent virulentes. Elles avaient néanmoins oublié que critiquer ces statistiques n’est certainement pas remettre en cause la violence envers les femmes. On peut néanmoins s’amuser qu’Elisabeth Badinter regrette que le questionnaire de l’ENVEFF n’est pas été remis à des hommes ; c’est oublier qu’il a été commandé par le secrétariat des droits de la femme. Autant regretter qu’un association luttant contre l’homophobie n’interroge pas les hétérosexuels. Elisabeth Badinter s’interroge ensuite sur la dualité régissant les relations hommes/femmes. Elle balaie d’un revers de main les positions de F. Héritier qui pense que la domination masculine passe par le contrôle de la fécondité féminine. Pour Elisabeth Badinter, avoir le droit à la contraception depuis 1967 et l’avortement depuis 1975 aurait du, si la position de Héritier était juste, supprimé cette oppression. C’est oublier que 40 ans ne sont rien au regard de 2000 ans d’oppression ; c’est aussi omettre que la loi de 1975 fut votée, sur la proposition d’une femme, mais par des hommes. Avoir le pouvoir de demander à une femme d’avorter car cela nuirait à la réussite professionnelle du couple est aussi un moyen, même amoindri, de contrôler sa fécondité. C’est également oublier que de nombreuses femmes en France, n’ont ni les moyens, ni les connaissances nécessaires pour savoir où se faire avorter ou demander un contraceptif. Badinter évoque ensuite la violence et craint, qu’a force de dénoncer la violence masculin,e, on la voit comme éternelle. Encore une fois, sa réflexion est partielle ; la violence est multiple, protéiforme et exercée par tous et toutes. Après avoir apparemment lu Butler, elle persiste à confondre sexe et genre. Tout un chapitre, historiquement intéressant, pense nous apprendre qu’il y a des femmes violentes. Badinter aurait même pu évoquer la violence qui existe entre lesbiennes au sein d’un couple. Il aurait été plus juste de constater que la violence se construit par le genre, via la classe masculine, classe que peut « adopter » un homme ou une femme. Elisabeth Badinter se veut dénonciatrice de certaines idées, prétendument énoncées par les féministes : « les féministes pensent que seuls les homme sont violents ». Dénoncer une telle idée, que plus personne ne défend actuellement, est un bon moyen de se présenter en chantre du vrai féminisme. Ces pages de Badinter ont, là aussi, suscité la colère des féministes. Sans ressentiment aucun, on voit que leur critique est mal dirigée. Il valait mieux s’étonner de la fausse naïveté de Badinter que de s’indigner de la violence de certaines femmes. Montrer la violence des femmes est paradoxalement dénoncer la violence masculine. C’est montrer qu’elle n’est pas issue de la nature masculine, difficilement modifiable, mais d’une culture qui conduit certains homme et certaines femmes à adopter ce code de pensée dominant. S’ensuit un nouveau passage sur les femmes criminelles comme les SS ou les criminelles hutues. Il aurait d’ailleurs été utile de rappeler le concept protéiforme de cette violence. Les femmes ont torturé d’autres femmes, c’est indéniable pour les mêmes raisons que les hommes ; sexisme et appartenance à une autre ethnie/religion. Ce rappel aurait renforcée Elisabeth Badinter dans son argumentation, en montrant que la violence n’est jamais que de classe masculine. Badinter continue en évoquant la violence en banlieue. Pour elle, elle est surtout consécutive de la misère qui y règne. C’est oublier que la violence sexuelle n’est pas le corollaire de la misère, pas plus que la misère n’entraîne obligatoire les « carences psychologiques » qu’elle évoque. Elle pense démontrer que la misère est seule responsable de la violence en banlieue en montrant qu’elle est circonscrite au quartier où ils habitent. Elle oublie qu’on a plus tendance à exercer, sauf en temps de guerre, que la violence s’exerce auprès plus facilement dans notre voisinage immédiat. Quel jeune irait prendre un RER, parcourir Paris pour trouver une victime alors qu’il peut en trouver une à proximité ? La conclusion de son chapitre laisse pantois-e. On attendait d’une agrégée de philosophie mieux qu’un banal discours sur l’universalité de la violence ou l’importance de s’engueuler au lieu de se battre. Ce qui gêne le plus dans le livre de Badinter n’est pas la dénonciation maladroite de certaines idées. C’est prétendre connaître les idées du féminisme pour mieux énoncer des lapalissades ; qui a jamais prétendu que les féministes revendiquaient le droit de faire des enfants dans le dos aux hommes ? Qui croit que les féministes rejettent une sexualité féminine épanouie ? Prétendre comme elle le fait, que la sexualité féminine va bien puisque 90 % des femmes pratiquent le cunnilingus et la fellation est ignorer qu’on peut pratiquer sans plaisir. Mieux aurait fallu se reporter au rapport Shere Hite. Fausse route passe donc à côté d’une critique nécessaire du féminisme ; mais on peut surtout critiquer Badinter qui prétend dénoncer des idées jamais énoncées par les féministes pour mieux assener des vérités toutes faites.
Mathilde |