- Travail de lecture critique : La catégorie masculine -


Introduction

C'est à partir de la constatation que le sexe biologique d'un-e individu-e ne détermine pas automatiquement un rôle social, une identité et des désirs sexuels spécifiques que la notion de « genre » a vu le jour au cours de la deuxième moitié du XXe siècle. L'anthropologie féministe a mis en évidence l'extrême variabilité des caractéristiques sociales et psychologiques que différentes sociétés attribuent à l'un ou l'autre sexe (1) : les genres sont des produits sociaux, masculinité et féminité ne sont pas des essences propres à chaque sexe mais sont des productions culturelles propres à chaque société. Cette division partage non seulement la société humaine mais aussi le monde social dans son entièreté : l'opposition entre le masculin et féminin s'insère dans un système d'opposition bien plus large régissant tout l'ordre social et attribuant aux hommes et au masculin les fonctions et les qualités les plus nobles ; en plus de la différence, socialement construite, le genre désigne la hiérarchie quasi systématique que l'on retrouve entre les hommes et les femmes, entre le masculin et le féminin dans de nombreuses sociétés.
C'est à partir des années 1970 que le concept de genre en tant que relation de domination prend forme dans les études féministes : les rapports sociaux de sexe sont un rapport de force entre ses deux termes, les deux catégories de sexe, elles-mêmes produites pour justifier ce rapport de force. La fonction idéologique du genre apparaît désormais clairement être de légitimer l'oppression et l'exploitation des femmes par les hommes et de justifier la supériorité du masculin sur le féminin. Les catégories de sexe, comme les classes sociales, apparaissent désormais ne plus pouvoir être appréhendées qu'en relation l'une avec l'autre dans un système social.
Voilà donc exposé succinctement le cadre théorique dans lequel évoluent les deux études qui seront présentées ci-après dans ce travail. Il me paraissait important de le faire pour bien saisir le propos tenu par leurs auteur-e-s. Ceux-ci focalisent en effet leur attention sur les hommes en tant qu'ils sont le terme dominant dans les rapports sociaux de sexe.
«Les hommes n'existent comme catégorie, groupe (ou classe) qu'en relation structurale avec les femmes. Etudier les hommes passe donc par la compréhension des effets des rapports sociaux de sexe dans les représentations et les pratiques masculines».(2)
Il s'agit pour les auteur-e-s de comprendre «comment les hommes sont socialement produits pour être des dominants» et de montrer que les rapports sociaux de sexe, en tant qu'ils sont une structure transversale à toute la société, peuvent exister dans des lieux monosexués.

Anne-Marie Devreux Anne-Marie Devreux est née en 1952, elle est sociologue. Chargée de recherche au CNRS depuis 1979, elle a soutenu sa thèse pour l'habilitation à diriger des recherches en 2004. Elle a développé un cadre théorique pour analyser les rapports sociaux de sexe dans leur antagonisme (hiérarchie), leur dynamique (les changements dans la reproduction de ces rapports) et leur transversalité (le fait que ces rapports imprègnent la société toute entière). Les propriétés de ce cadre ont été mises en évidence dans de nombreuses études empiriques sur la famille, le travail professionnel et domestique et l'armée. Anne-Marie Devreux axe aujourd'hui sa réflexion sur les questions des contours des catégories de sexe et de la reproduction de ces catégories. Son travail s'est beaucoup concentré sur le groupe des hommes en tant que dominant dans le rapport. Elle s'est beaucoup intéressée à la manière dont les jeunes hommes apprennent la masculinité à l'armée, c'est ce dont traite l'article que j'ai choisis de présenter dans ce travail. Elle a en outre co-dirigé un numéro de Nouvelles Questions Féministes et de Recherches féministes et est également membre du comité de rédaction des Cahiers du genre.

La catégorie masculine comme catégorie de sexe spécifique. Pour une analyse de la reproduction des dominants. Anne-Marie Devreux

La question principale que se pose Anne-Marie Devreux dans cet article est de savoir comment un groupe social, celui des hommes, se retrouve dans la position de dominance dans tous les domaines de la vie sociale.

Anne-Marie Devreux a développé avec A.-M. Daune-Richard une conception dynamique des rapports sociaux de sexe. Ces deux auteures ont montré que les deux catégories de sexe redéfinissent sans cesse leur position l'une par rapport à l'autre : c'est une lutte perpétuelle pour maintenir le rapport de force qui existe entre les deux groupes. Les catégories de sexe ne préexistent pas à ce rapport de force, elles sont créées dans et par lui : «Les catégories de sexe sont produites dans et par les rapports sociaux. Leur définition est un enjeu fondamental de ces rapports. Définir par exemple les femmes dans leur naturalité est ce qui permet aux dominants de les renvoyer à leur spécificité et de conclure que leur infériorité sociale est la conséquence « naturelle » de leur nature» (4). «Les individus jouent un jeu (de pouvoir) dans lequel ils sont constamment amenés à se définir et à se redéfinir les uns par rapport aux autres entre catégorie» (5). A.-M. Devreux a montré par exemple dans l'une de ses études précédentes que les «nouveaux pères», ceux partageant plus égalitairement les tâches de la vie domestique avec la mère, sont marginalisés dans la vie professionnelle, subissant dans une moindre mesure le sort du groupe des femmes.

On s'aperçoit ainsi qu'il y a du jeu dans les rapports sociaux de sexe et que des évolutions sont possibles. Ce qui nous amène à nous poser la question de savoir comment les rapports sociaux de sexe se reproduisent. La thèse de A.-M. Devreux est que le groupe des hommes est produit pour être en position de dominance et que les acteurs sociaux le composant agissent pour s'y maintenir. D'où l'intérêt de focaliser l'analyse sur la catégorie des hommes. A.-M. Devreux a expressément choisi de mener son enquête dans une sphère non mixte pour montrer que les rapports sociaux de sexe structurent l'ensemble du monde social, y compris les lieux ou les deux sexes ne sont pas physiquement présents.

C'est à l'armée que A.-M. Devreux a mené ses investigations. Ce choix lui semblait être idéal, la catégorisation sur base du sexe biologique y étant institutionnalisée (à l'époque où est menée l'enquête, en 1990, le service militaire est obligatoire en France pour tous les individus de sexe masculin faisant partie d'une même classe d'âge). L'enquête a consisté à interviewer une quarantaine d'appelés entre 18 et 22 ans dans les casernes mêmes sur divers aspects de leur vie affective, familiale, scolaire, professionnelle et sur le déroulement de leur service militaire. Notons qu'une jeune femme, volontaire quant à elle, a également été interrogée.

a) l'apprentissage de l'identité masculine (6)

Pour montrer que les rapports sociaux de sexe sont présents à l'armée et imprègnent les représentations de ces jeunes gens, A.-M. Devreux cherche dans un premier temps à savoir quelles sont les motivations de ceux qui ont décidé de prolonger leur service militaire. Il apparaît clairement que le service militaire permet à ces jeunes hommes et à cette jeune femme d'acquérir un statut «masculin» dans leur famille. Il est intéressant de noter que les familles d'origines de ces jeunes gens sont les familles où l'on trouve le plus de mères au foyer. Au moins un membre de la famille, un père ou un frère, a déjà choisi de prolonger son service militaire. «Quelqu'un qui ne fait pas son service militaire n'est pas un homme» dit le père d'un des garçons. L'armée a appris à un autre des appelés à commander, elle lui a donné un statut de supériorité. Un troisième a appris à être assez fort pour draguer les filles. Le cas de la jeune fille volontaire est intéressant : aînée des six enfants, elle est porteuse de l'héritage de la tradition militaire familiale dit A.-M. Devreux. Elle parle de phénomène de construction d'une identité d'«héritier d'un projet masculin».

L'auteure met donc ici en évidence la fonction sociale de l'armée dans la construction de l'identité de sexe.

b) L'apprentissage du pouvoir

Bien que les «travaux d'intérêt général» (T.I.G.), c'est à dire l'entretien des chambres, du matériel militaire et des armes soient des travaux indispensables à la bonne continuation de la vie collective, ceux-ci sont souvent utilisés par les gradés ou les anciens comme des sanctions. Ce sont des travaux répétitifs et ennuyeux qui ressemblent fort aux travaux ménagers généralement effectués par les femmes dans les foyers. Monter en grade signifie être déchargé de ces T.I.G. : les appelés apprennent à l'armée la division du travail et les rapports hiérarchiques qu'il existe entre ceux qui effectuent les tâches valorisantes et ceux qui effectuent les travaux ménagers, la même hiérarchie qu'il existe entre les femmes et les hommes. Les travaux ménagers sont dès lors perçus comme des travaux dégradants, inférieurs, autrement dit, «féminins».

On voit ici que l'armée apprend aux appelés d'une part que les travaux ménagers sont des tâches inférieures, «féminines» et d'autre part qu'il est possible d'en être déchargé en montant dans la hiérarchie.

c) L’apprentissage de la possession

La manière dont l’institution militaire envisage le rapport que doivent avoir les appelés avec leur arme est très instructive. Les références faites au féminin et aux femmes sont omniprésentes : il faut veiller sur son arme comme sur une femme, comme sur sa femme. Les appelés ne doivent jamais se séparer de leur arme, ils doivent dormir avec dans leur sac de couchage. L’armée utilise une imagerie qui assimile femme et possession. La perdre (son arme ou sa femme), se la faire voler par quelqu’un de plus fort que soi, par un ennemi, ce serait comme perdre sa virilité.
« Ces références sont utilisées dans l’armée pour « faire des hommes » de ces jeunes gens que sont les appelés, non seulement des adultes, mais, comme on le voit, aussi et surtout des mâles, jaloux entre eux de leur propriété féminine, de leurs armes et de leurs femmes » (7) .

Conclusion

Anne-Marie Devreux montre donc ici comme ces jeunes hommes font l’apprentissage de la masculinité, c'est-à-dire des rapports de domination. On voit comment se construit dans le concret cette catégorie de sexe que constitue le groupe des hommes : ces jeunes gens apprennent au quotidien, dans la pratique, ce qu’il faut et ne pas faire pour être un homme, un vrai.

Présentation de Daniel Welzer-Lang

Sensibilisé par les idées féministes, Daniel Welzer-Lang crée dans les années 1970 avec des amis plusieurs groupes antisexistes dont le but est de réfléchir sur le corps et la sexualité dans une optique proféministe. Dans les années 80 il crée avec d’autres l’Association pour la Recherche et le Développement de la Contraception Masculine : ADERCOM. Daniel Welzer-Lang reprend les études en 1984-86 et fait une maîtrise de sociologie. Son mémoire porte sur le changement des comportements masculins. Il fait un DEA sur le viol et le mythe sur le viol et obtient un doctorat en sociologie et sciences sociales en 1990. Refusant d’avoir une vision manichéenne des hommes violents il crée un centre d’accueil pour ceux-ci : RIME (Recherches et Interventions Masculines). En 1999, il est habilité à diriger des recherches. Actuellement il est professeur de sociologie, études de genre, à l’institut de sciences sociales Raymond-Ledrut à l’université de Toulouse le Mirail, membre du centre d’études des rationalités et des savoirs (Cers) et chercheur au CNRS. Ses travaux portent depuis une quinzaine d’année sur la construction sociale des hommes et du masculin à travers les violences masculines, l’homophobie, la prostitution, l’échangisme et les abus sexuels en prison. C’est de cette dernière étude dont je vais parler ici. Elle a été réalisée avec Lilian Mathieu, doctorant en sciences politiques à l’Université Paris X Nanterre, avec qui Daniel Welzer-Lang a déjà travaillé sur la prostitution, et Michaël Faure, étudiant en sociologie à l’époque de l’étude et maintenant chargé d’études à l’association Les Traboules.

Sexualités et violences en prison. Chapitre 3 : la prison, une annexe de la maison des hommes où l’abus est un instrument de domination et un régulateur des rapports de force.

Une des interrogations qui est à l’origine de cet ouvrage porte sur la manière dont les rapports sociaux de sexe structurent les rapports sociaux, non pas entre les sexes, mais au sein d’une seule des deux catégories de sexe, celle des hommes. Comment, en d’autres termes, la construction de la domination se fait par la construction de la masculinité.

Pour ce faire, les auteurs utilisent le concept de la « maison des hommes ». Le terme, emprunté à l’anthropologue Maurice Godelier, désigne les lieux où se fait l’apprentissage de l’identité masculine, où sont socialisés les hommes à l’abri du regard des femmes. Ce sont des lieux où se développe une certaine forme d’homosocialité, où les garçons apprennent les valeurs masculines entre eux. Ce sont les cours de sport à l’école, les cafés, l’armée, les partis politiques… Les plus vieux du groupe, déjà initiés, initient à leur tour les nouveaux arrivants à la virilité, au « savoir-être homme » disent les auteurs. La socialisation se fait dans la violence et la souffrance : pour être un homme, il faut constamment être en concurrence avec les autres pour être le meilleur, pour prouver sa virilité. Comment être un homme, ou comment ne pas être une femme.

La prison comme maison des hommes

La prison ne doit pas être vue comme un enclos coupé du monde : les valeurs qui régissent ce petit univers sont les mêmes que celles qui régissent la société toute entière. L’analyse de la sphère carcérale peut même servir de loupe pour déchiffrer l’ordre masculin, et c’est le but que se sont fixé les auteurs dans le chapitre que je présente ici.

L’équipe de chercheurs n’ayant pas été autorisée par le ministère de la justice à pénétrer dans les murs de l’institution pénitentiaire, les données ont été principalement recueillies auprès d’ancien-ne-s détenu-e-s. La méthode de recueil de donnée employée a consisté en des entretiens semi-directifs sur plus de cinq cents personnes, ex-détenu-e-s et leurs compagnes/compagnons, gardien-ne-s, visiteur-e-s, personnels de santé et des services sociaux… Les contacts se sont faits par le biais d’organismes travaillant de près ou de loin avec les ex-détenu-e-s (associations aidant à la réinsertion des détenu-e-s, groupes militants luttant pour le respect des droits de l’homme en prison, etc.).

La hiérarchie qui structure les rapports entre les détenus est assez visible : d’un côté, les « caïds », les hommes « qui en ont », de l’autre, ceux qui font défaut de virilité, les homosexuels, les travestis, que l’on associe aux femmes. On constate ici de manière assez frappante la même hiérarchie que l’on trouve entre les hommes et les femmes.

Les hommes au sommet de la hiérarchie, les « caïds », sont ceux qui correspondent le plus au stéréotype de l’homme viril et qui ont fait leurs preuves en démontrant leur force. En effet, lors de leur arrivée, les nouveaux détenus sont souvent provoqués à se battre, et en fonction du résultat du combat, ils bénéficient d’une image plus ou moins positive dans la prison. Ceux qui ont réussi à démontrer leur virilité sont respectés et disposent de droits sur les autres.

Ceux par contre qui ne sont pas conformes à la normalité masculine, les « pointeurs », les homosexuels, les travestis, les transsexuels, les hommes fragiles ou jeunes servent de boucs émissaires aux autres détenus.

Les « pointeurs » sont les personnes incarcérées pour délits à caractère sexuel, comme l’inceste ou le viol. Ils sont régulièrement insultés, rackettés, agressés et parfois abusés sexuellement (paradoxalement, « violer un pointeur, ce n’est pas devenir soi-même un violeur, ni même un « pédé », c’est infliger physiquement et symboliquement une sanction négative et imposer une marque de distinction selon les critères de hiérarchisation dominants »(8)). Mais on aperçoit que sont désignés « violeurs » uniquement « ceux qui ont franchi les frontières des codes masculins, ceux qui ont violé celles ou ceux qui n’étaient pas appropriables dans les codes des désirs « normaux » » (9). En effet, violer une femme en âge d’avoir des rapports sexuels n’est pas considéré comme un « vrai » viol en prison. Peut-être cette femme était-elle consentante ? Peut-être même l’avait-elle cherché ? La stigmatisation dont sont l’objet les « pointeurs » définit ce qui peut être considéré comme viol ou pas et donc quelle doit être la sexualité masculine normale. Cette stigmatisation est en fait un rappel à l’ordre masculin.

Les homosexuels, les travestis et les transsexuels constituent la deuxième catégorie de personnes maltraitées en prison. Ceux-ci, transgressant les normes de genre, sont perçus comme plus « féminins », plus exploitables et sont comme les « pointeurs » victimes de brimades, de violences physiques et parfois de viols. Pour éviter cette stigmatisation, ils sont contraints d’adopter des comportements virils et de dissimuler tout ce qui pourrait être assimilé au féminin dans leur manière d’être et dans l’image qu’ils renvoient aux autres. Subissent aussi cette stigmatisation les hommes fragiles, faibles et/ou jeunes, ceux ne présentant pas des attributs virils de manière claire. En plus de subir des violences physiques et verbales, les personnes transgressant ou ne correspondant pas aux normes de genre sont utilisées par les « caïds » comme main d’œuvre domestique : ils effectuent les travaux ménagers à l’intérieur de la cellule, reproduisant la même division sociale du travail que l’on trouve entre les hommes et les femmes.

On voit donc à quel point les rapports sociaux de sexe sont structurants des les relations entre les détenus, à quel point l’homophobie, en tant que « discrimination envers les personnes qui montrent, ou à qui l’on prête, certaines qualités (ou défauts) attribué-e-s à l’autre genre » (10) , est un puissant vecteur de la socialisation masculine. Homophobie et domination masculine sont pour les auteurs deux faces d’un même phénomène : « [ce] sont deux réalités interactives, deux représentations de la domination que subissent hommes et femmes : oppression pour les unes, aliénation pour les uns » (11) . L’homophobie est un puissant garant du respect des normes de genre, elle est une forme de contrôle social reproduisant l’ordre masculin. Toute personne ayant des pratiques sexuelles, une attitude, une image non conforme à ces normes en est victime.

Les auteurs se sont interrogés sur le silence qui tourne autour des abus sexuels. Pourquoi ceux qui en sont victime ne dénoncent-ils pas plus ce phénomène ? Il apparaît que la honte, la culpabilité d’avoir été mis en position de femme, de dominé, de ne pas avoir su se défendre « comme un homme » sont les causes de ce silence.

Ce dont se sont étonnés les auteurs, c’est que cet ordre des choses est cautionné par les surveillants. Une partie du personnel, partageant sans doute les mêmes valeurs sexistes et homophobes que les détenus, ferme les yeux sur les violences infligées aux homosexuels, travestis, transsexuels, aux « pointeurs » et aux hommes fragiles et/ou jeunes. Parfois même ces violences sont provoquées par les surveillants.

Conclusion

On voit donc ici le rôle normatif de la prison dans la définition des genres, de l’identité masculine. L’enquête montre qu’au lieu de lutter contre le viol, la prison crée des « hommes-à-rapports-de-force »(12), des violeurs potentiels, convaincus qu’il est normal de dominer les femmes et les hommes ne correspondants pas au stéréotype de l’homme viril. La prison apparaît comme un lieu où est reproduit de manière exacerbée l’ordre masculin. Mais il ne faut pas croire, disent les auteurs, que la prison est un endroit isolé dans la reproduction de cet ordre. Elle le reproduit de manière plus évidente, mais son fonctionnement est le même que la société globale.

Comparaison critique

Les auteur-e-s des deux études que je présente dans ce travail font des analyses et tirent des conclusions très similaires. Pour les comparer, je reprendrai les trois caractéristiques des rapports sociaux de sexe qu’Anne-Marie Devreux a définies : l’antagonisme, la dynamique et la transversalité.

a) antagonisme

Il apparaît clairement dans les deux études que les rapports sociaux de sexe sont des rapports hiérarchiques entre deux classes, deux groupes que sont les deux catégories de sexe. Ces catégories ne doivent pas leur existence à leurs pseudos spécificités biologiques, elles sont construites socialement comme catégories « naturelles » pour justifier le rapport de force qui existe entre-elles. Ainsi sont construites la masculinité et la féminité. La masculinité apparaît comme synonyme de pouvoir, d’intelligence, de force, alors que la féminité est « l’ennemi intérieur à combattre » (13) .

b) dynamique

Les auteur-e-s mettent en avant qu’il y a du jeu, une dynamique dans la manière dont se reproduisent les rapports sociaux de sexe : l’oppression est sociale, elle n’est pas a-historique. Les études focalisent donc leur travail sur la catégorie des hommes pour comprendre comment celle-ci est (re)produite pour être en position de dominance. Et elles montrent que l’armée et la prison jouent un rôle social important dans le maintient de l’ordre masculin. On y fait l’apprentissage de la masculinité, c'est-à-dire des rapports de domination, et de la hiérarchie masculin/féminin : pour être un homme, un « vrai », il faut sans cesse se confronter aux autre pour montrer qu’on est le plus fort, il faut sans cesse combattre en soi les attributs qui pourraient être qualifiés de féminins.
La violence et la honte (violences homophobes en prison et honte de perdre son arme, symbole de la virilité, à l’armée par exemple) sont les sentences infligées à ceux s’écartant du modèle masculin.
Un aspect intéressant de ces travaux est de montrer la responsabilité de l’institution (pénitentiaire ou militaire) dans la (re)production des rapports sociaux de sexe.

c) transversalité

On voit aussi que les rapports sociaux de sexe ne sont pas réductibles à des rapports entre les sexes. Ils imprègnent toute la société : la hiérarchie masculin/féminin se retrouve dans toutes les sphères du social, qu’elles soient mixtes ou pas.
C’est très perceptible dans les études présentées dans ce travail puisqu’on s’aperçoit que les relations entre hommes se structurent comme les relations entre hommes et femmes : on y retrouve la même hiérarchie et division sociale du travail. Le fait que les études aient été menées dans des lieux non mixtes montre que les rapports sociaux de sexe sont transversaux à l’ensemble du monde social, qu’ils imprègnent les représentations des hommes même en l’absence physique de femmes, et permet d’analyser plus précisément l’ordre masculin, celui-ci étant très visible dans les lieux monosexués.

Les méthodes employées pour recueillir les données ont consisté dans les deux cas en une série d’entretiens. Mais contrairement à Anne-Marie Devreux, Daniel Welzer-Lang, Lilian Mathieu et Michaël Faure n’ont pas pu réaliser les interviews dans l’institution même. Les personnes avec lesquelles ils se sont entretenus sont d’ex-détenu-e-s. Par conséquent, les témoignages ne sont pas ceux de personnes vivant leur incarcération sur le moment même, ce qui a sans doute un impact sur la nature des données recueillies, sans pour autant qu’elles soient moins pertinentes. En effet les auteurs font remarquer que le fait que les données aient été recueillies hors de l’univers carcéral a sans doute facilité les personnes interrogées à parler plus librement de la sexualité et des abus sexuels en prison.

Conclusion

Les deux études présentées dans ce travail font partie des rares études féministes françaises portant sur la construction sociale des hommes et du masculin (alors qu’il commence à y en avoir de plus en plus aux États-Unis). Les études faites par des hommes sur ce sujet sont encore moins nombreuses. Les chercheurs en sciences sociales ont en effet longtemps fait preuve d’androcentrisme en définissant les femmes comme une catégorie spécifique posant problème par rapport à un cas général, neutre, qui lui était bien évidemment vu comme masculin : la pseudo naturalité des catégories de sexe n’était pas remise en cause. En effet, « qu’est-ce qui dans la réalité sociale fait question, pose problème, sinon les groupes autres que le ou les groupes référentiels, groupes dominants économiquement et idéologiquement ? » (14) . Ce sont les chercheuses féministes qui ont montré, rompant avec toute définition essentialiste, que ces catégories doivent être construites scientifiquement avant d’être utilisées par l’ethnologie ou la sociologie pour analyser les sociétés : les hommes et les femmes sont des catégories construites, les rapports de domination hommes-femmes sont des rapports historiques.
Mais les disciplines féministes, accusées d’être partiales, restent marginalisées malgré leurs apports théoriques très importants aux domaines scientifiques. Peu de sociologues intègrent ces apports dans leurs analyses, les questions féministes semblant ne concerner que les femmes. Or, comme nous l’avons vu, les rapports sociaux de sexe imprègnent le monde social dans son entièreté : étudier ces rapports doit aussi passer aussi par l’étude de la catégorie des hommes et du genre masculin en tant qu’ils sont des produits des rapports de domination.

Références bibliographiques
- DAUNE-RICHARD Anne-Marie (1995)  « Rapports sociaux de sexe, travail et mobilité » in Women’s studies : manuel de ressources, Editeur POINT D’APPUI U.L.B. ; Editeur VOGEL-POLSKY Eliane, pp. 141-148.
- DAUNE-RICHARD Anne-Marie, HURTIG Marie-Claude (1995) « Introduction : un débat loin d’être clos » in La place des femmes : les enjeux de l’identité et de l’égalité au regard des sciences sociales, La Découverte, pp. 426-438.
- DELPHY Christine (2001) L’ennemi principal : penser le genre, Paris, Editions Syllepse.
- DEVREUX Anne-Marie (1995)  « La catégorie masculine comme catégorie de sexe spécifique. Pour une analyse de la reproduction des dominants » in Women’s studies : manuel de ressources, Editeur POINT D’APPUI U.L.B. ; Editeur VOGEL-POLSKY Eliane, pp. 149-159.
- GODELIER Maurice, « Du quadruple rapport entre les catégories de masculin et de féminin » in La place des femmes : les enjeux de l’identité et de l’égalité au regard des sciences sociales, La Découverte, pp. 439-442.
- JAMI Irène (2003) « Sexe et genre : les débats des féministes dans les pays anglo-saxons » in Les Cahiers du Genre La distinction entre sexe et genre. Une histoire entre biologie et culture, Paris, Editions l’Harmattan, pp. 127-147.
- LÖWY Ilana, ROUCH Hélène (2003) « Genèse et développement du genre : les sciences et les origines de la distinction entre sexe et genre » in Les Cahiers du Genre La distinction entre sexe et genre. Une histoire entre biologie et culture, Paris, Editions l’Harmattan, pp. 5-16.
- MATHIEU Nicole-Claude (1991) L’anatomie politique. Catégorisations et idéologies du sexe, Côté femmes.
- NADAL Marie-José (1999), « Le sexe/genre et la critique de la pensée binaire » in Recherches sociologiques, pp. 5-22.
- WELZER-LANG Daniel, MATHIEU Lilian, FAURE Michaël (1996) Sexualités et violences en prison, ces abus qu’on dit sexuel en milieu carcéral, Observatoire International des Prisons, Lyon : éditions Aléas.
- WELZER-LANG (1998) « L’utilité du viol chez les hommes » in JACKSON D. et WELZER-LANG D., Violence et masculinité, Montpellier, pp. 49-85.
- WELZER-LANG (2000) « Pour une approche proféministe non homophobe des hommes et du masculin » in WELZER-LANG (sous la dir.), Nouvelles approches des hommes et du masculin, Presses Universitaires du Mirail, pp. 109-138.
- WELZER-LANG (2002) « Etudier les hommes et les rapports sociaux de sexe : où sont les problèmes ? » in Le genre : de la catégorisation du sexe, Editions l’Harmattan, pp. 289-312.

Girès Joël

Notes :
1. L'ethnologue Margaret Mead a été l'une des premières à systématiser cette problématique.
2. WELZER-LANG (2002) « Etudier les hommes et les rapports sociaux de sexe : où sont les problèmes ?» in Le genre : de la catégorisation du sexe, Editions l'Harmattan, pp. 289-312.
3. DEVREUX Anne-Marie (1995) « La catégorie masculine comme catégorie de sexe spécifique. Pour une analyse de la reproduction des dominants » in Women's studies : manuel de ressources, Editeur POINT D'APPUI U.L.B. ; Editeur VOGEL-POLSKY Eliane, pp. 149-159.
4. DEVREUX Anne-Marie (1995) «La catégorie masculine comme catégorie de sexe spécifique. Pour une analyse de la reproduction des dominants » in Women's studies : manuel de ressources, Editeur POINT D'APPUI U.L.B. ; Editeur VOGEL-POLSKY Eliane, pp. 149-159.
5. DAUNE-RICHARD Anne-Marie (1995) «Rapports sociaux de sexe, travail et mobilité» in Women's studies : manuel de ressources, Editeur POINT D'APPUI U.L.B. ; Editeur VOGEL-POLSKY Eliane, pp. 141-148.
6. Je reprends ici la structure de l'article de Anne-Marie Devreux.
7. DEVREUX Anne-Marie (1995)  « La catégorie masculine comme catégorie de sexe spécifique. Pour une analyse de la reproduction des dominants » in Women’s studies : manuel de ressources, Editeur POINT D’APPUI U.L.B. ; Editeur VOGEL-POLSKY Eliane, pp. 149-159.
8. WELZER-LANG Daniel, MATHIEU Lilian, FAURE Michaël (1996) Sexualités et violences en prison, ces abus qu’on dit sexuel en milieu carcéral, Observatoire International des Prisons, Lyon : éditions Aléas.
9. idem
10. idem
11. idem
12. WELZER-LANG Daniel, MATHIEU Lilian, FAURE Michaël (1996) Sexualités et violences en prison, ces abus qu’on dit sexuel en milieu carcéral, Observatoire International des Prisons, Lyon : éditions Aléas.
13. idem
14. MATHIEU Nicole-Claude (1991) L’anatomie politique. Catégorisations et idéologies du sexe, Côté femmes.

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